Angry Monk, 2005 Suisse

Sortie TBA

Nous sommes à Shangrila, mystérieux toit du monde, siège de moines illuminés — une personne, une seule, y trouve beaucoup à redire: Gendun Choephel, moine mutin, qui quitte les ordres en 1934 à la recherche de nouvelles aventures. Un esprit libre et cultivé, précurseur de son temps, devenu modèle et espoir de toute une génération pour un Tibet libre. Un rebelle et un ardent critique de l’establishment qui donna du fil à retordre et échauffa les esprits des autorités tibétaines.

En parcourant la vie de ce moine peu orthodoxe, ce voyage filmique dans le temps nous permet de découvrir le Tibet ancestral tout en allant à l’encontre de bien des clichés. De nombreux enregistrements historiques, uniques et rares, sont montrés pour la première fois au grand public. Mais le film est loin de s’en tenir exclusivement au passé, il oscille délicatement entre tradition et modernité: des images d’archives de monastères et de caravanes de voyageurs sont mises en relations avec des scènes de discothèques ou avec des images d’autoroutes à Lhassa, sur les bords desquelles les pèlerins se prosternent, par exemple, pour pouvoir prier tout autour de leur lieux saints. ANGRY MONK nous fait pénétrer dans un monde fascinant où le passé foisonnant se heurte avec fracas, et, de toute part, à la société actuelle.

Mais ce roadmovie nous raconte aussi l’histoire d’un homme qui partit à la recherche de ce qui pourrait faire sortir le Tibet ancestral de sa torpeur. Un rebelle curieux de tout ce qui est nouveau, un étranger dans son pays et un sans patrie à l’étranger — un nomade entre deux mondes.

Motivation du réalisateur:

«Lors de mes tentatives de comprendre le Tibet dans toutes ses contradictions, je suis régulièrement tombé sur le nom de Gendun Choephel — moine du Tibet traditionnel. Un nomade entre deux mondes. Il était très sceptique, voire critique, par rapport à la société d’où il venait, alors que l’occident en avait fait un mythe. Le Tibet- pour la plupart, un modèle de société non violente, magique et spirituelle- avait besoin, selon lui, et ce, de toute urgence, de grandes réformes.

J’ai découvert peu à peu, lors de mon périples sur ses traces, à quel point la vie du moine rebelle et le destin du Tibet étaient liés. Depuis quelques années, il est devenu, pour nombre de Tibétains, une figure d’identification, un modèle important... Pour moi, il a été la clef pour comprendre le Tibet.

A l’origine de ANGRY MONK — REFLECTIONS ON TIBET, plusieurs voyages en Chine, au Tibet et en Inde entre 1988 et 1999. Sans le savoir, je parcourais alors les mêmes espaces que le personnage du film — mais lui, c’était plus de 50 ans avant moi. Depuis 1988, je m’intéresse au Tibet et surtout à la manière dont il est perçu en Occident. C’est dans ce contexte que je suis régulièrement tombé sur le nom de Gendun Choephel.

Gendun Choephel (1903-51) était un nomade qui se promenait dans des mondes bien différents — à la fois rêveur, rebelle et chercheur. Il vécut à une époque historique, capitale pour l’avenir du pays — parenthèse entre l’invasion des colonialistes britanniques en 1903 et l’occupation chinoise en 1951. Le Tibet n’était pas — comme le veut la rumeur — l’inaccessible Shangrila, mais un pays déchiré devant faire face à une mutation. Les tentatives de briser les structures sociales dépassées et de trouver sa propre voie pour entrer dans le 20ème Siècle se sont heurtées et ont échoué face à l’opposition de l’aristocratie conservatrice et des monastères.

Alors que le Tibet s’isole, Gendun Choephel reste ouvert à de nouvelles expériences. C’est par ses écrits, articles, tableaux et dessins qu’il a laissé des traces jusqu’à aujourd’hui. Par sa critique de la société tibétaine, son attrait pour la politique et sa tentative de les mettre en ?uvre au quotidien, il symbolise la naissance d’une pensée critique et intellectuelle de la société tibétaine.

Depuis quelques années, Gendun Choephel est devenue un modèle pour les jeunes Tibétains, qu’ils vivent dans le Tibet occupé ou soient exilés en Inde. Alors que leurs parents ont perdu le Tibet, la jeune génération est à la recherche de modèles, de figure identificatoires leur permettant d’exercer un regard critique sur leur pays. En Occident, il commence lentement à attirer l’attention, parce que son histoire ne correspond pas à l’imagerie immuable que nous en avons, image dans laquelle les Tibétains se perçoivent plus comme victimes que comme acteurs de leur propre destin.»

Entretien avec Luc Schaedler:

Pourquoi avoir choisi ce titre Angry monk?

Un moine ne peut pas se permettre d’être en colère; le titre est donc, de ce point de vue, une provocation. C’est donc consciemment que je l’ai choisi, car cette contradiction est justement un des sujets du film. Notre perception du Tibet correspond plus à nos désirs qu’à la réalité. Mais dans le titre allemand ou anglais, il y a une ironie qui disparaît complètement dans la traduction tibétaine. J’ai en effet constaté qu’il est impossible de traduire correctement ce titre en tibétain. L’association des mots «en colère» et «moine» n’est apparemment pas prévue.

Qu’est-ce qui vous a amené à tourner un film sur le Tibet?

J’ai beaucoup voyagé en Asie et j’ai souvent séjourné au Tibet; la première fois, c’était en 1989, juste après le massacre de la place Tienanmen à Pékin. Il y avait parallèlement, à cette époque, des révoltes populaires à Lhassa.

Mais je me suis également beaucoup intéressé au Tibet durant mes études d’ethnologie. Une part de moi reste toujours en voyage, en partance, et, cherche le contact avec l’étranger mais aussi le fait d’être étranger quelque part. Mon film est, sans aucun doute, une manière de prolonger cette expérience personnelle et de lui donner une forme. D’un autre côté, il me semblait essentiel de contrecarrer un discours et de prendre part à cette discussion sur le Tibet menée depuis longtemps en Occident.

Mais attardons nous encore un peu sur l’aspect du voyage: la structure principale du film est aussi celle d’un voyage. Cela était-il conçu dès le début ou bien cela s’est-il fait en salle de montage?

Cette idée était là depuis le départ, et ce, pour une raison évidente: la vie de Gendun Choephel, le personnage principal, repose sur un grand voyage de la province vers Lhassa, puis à l’étranger, et ensuite, le retour. Il y a, en outre, le voyage intérieur d’un homme, toujours en éveil, toujours sur la route. Et puis, comme je viens de le dire, le fait d’avoir connu le Tibet en voyageant. Une dernière raison, c’est la confrontation avec passé, qui constitue en soi aussi à une forme de voyage. Mon film évolue entre le passé et le présent sans cesse en interférence, ils sont reflet l’un de l’autre.

Les autorités chinoises ont, à l’heure actuelle, leur mot à dire. A-t’il été difficile d’obtenir les autorisations de tournage au Tibet?

Je savais dès le départ que les autorités disposeraient d’assez d’agents et seraient rapidement informées du contenu du film. C’est pourquoi il me semblait tout autant impossible de tourner sans autorisation et en secret, que d’obtenir l’autorisation pour un projet de cette envergure. L’idée était donc de tourner aussi discrètement que possible et en toute petite équipe, c’est-à-dire Filip Zumbrunn, le chef opérateur, et moi. On s’est fait passer pour des touristes, des profs fous de vidéo, qui voulaient montrer ce qu’ils avaient filmé à leurs élèves pour en discuter avec eux. Par moment, on a vraiment tourné comme tous les touristes le feraient en filmant par exemple la place du marché ou les monastères (rires), mais on a eu de la chance aussi: si on nous avait fouillés et découvert toutes les cassettes vidéo, qui sait se qui se serait passé…

D’un autre côté, bien que le film soit souvent critique envers la Chine, je n’ai jamais non plus eu l’intention de faire un film contre la Chine. Ce qui m’intéresse, c’est avant tout la dynamique tibétaine, son mode de fonctionnement, et la Chine n’en constitue qu’un des nombreux éléments. En fin de compte, je suis tout aussi critique envers la culture tibétaine.

Pourriez-vous préciser dans quelle mesure?

D’abord, je suis très critique sur la manière dont le Tibet est perçu en France et de l’image dans laquelle on l’enferme et le fige: que l’on en fasse un lieu de retraite spirituelle, havre de paix où trouver l’inspiration ou même pourquoi pas, pour être un peu cynique, refuge pour managers venus s’isoler dans des monastères bouddhistes pour préparer les nouvelles globalisations. Je pense que c’est par cela que l’on nuit au combat pour l’indépendance tibétaine, en réduisant le pays à cette espèce de pseudo paradis de paix et d’harmonie, en le percevant uniquement comme «Shangrila» et en pensant que chaque Tibétain détient un message spirituel, une sagesse intérieure et qu’il peut nous les transmettre. Le déni du passé d’autre part, tout ce que l’on tait, déforme ou enjolive, me semble un autre problème crucial, et ce non seulement pour l’Occident mais aussi pour les Tibétains. On a toujours préféré cacher que seulement 5% de la population par exemple contrôlait l’ensemble du pays, que le fait de mélanger politique et religion, qu’une alliance en partie laïque entre l’aristocratie et les monastères ont sans cesse veillé à empêcher que les réformes nécessaires et qu’une ouverture vers l’extérieur se fassent. Mais Gendun Choephel, tout comme d’autres, comme par exemple le prédécesseur du quatorzième dalaï-lama ont toujours échoué avec leurs projets de réformes et une certaine ouverture sur le monde face à l’opposition des forces conservatrices qui voulaient défendre leurs privilèges.

Est-ce que vous vouliez aussi vous démarquer, en adoptant une attitude critique et nuancée, des nombreux documentaires sur le Tibet?

Absolument! Il y a un nombre incalculable de films sur les monastères et la fascination qu’ils exercent, sur l’histoire des dalaï-lamas et aussi sur cette société faite de nomades, tout ce qui reste d’une culture célébrée depuis des siècles. Mais j’aime tout aussi peu ces reportages militants qui font comme si le Tibet n’était plus qu’une culture dévastée, en ruine, et, qui considère que toute résistance face à la Chine est obsolète et ne sert à rien de toute façon.

La situation est beaucoup plus compliqué que cela, et, en fait paradoxale. On a assisté, d’une part, à un nombre incroyable de destructions depuis l’invasion en 1950, et, en particulier durant la révolution culturelle, ils ont aussi méticuleusement investi le moindre recoin. D’autre part, les Tibétains prouvent quotidiennement qu’il est possible de vivre sous le joug de la Chine. Ils ont gardé leur langue et leur culture et sauvé beaucoup plus de choses que l’on croit. Même une grande part des écrits et photos de Choephel que l’on voit dans le film, ont été conservés au Tibet. De ce point de vue, Gendun Choephel fait partie de cette «survie». L’essentiel est de ne pas considérer les Tibétains seulement comme des victimes, mais aussi comme des personnes ayant su résister intelligemment et qui font toujours preuve d’un esprit de résistance.

Je n’ai, de toute façon, jamais voulu faire un film seulement biographique sur Gendun Choephel. Je m’en sert au con traire de clef, pour pouvoir avoir accès à l’histoire tibétaine et l’époque actuelle qui est fort complexe. Choephel était un être multiple qui s’est battu pour le changement tout en restant bouddhiste, sans se détourner de sa propre culture. En plus, j’ai consciemment laissé parler exclusivement les témoins tibétains d’antan et de jeunes et moins jeunes Tibétains d’aujourd’hui de Gendun Choephel. J’ai finalement coupé au montage tous les chercheurs et spécialistes du Tibet occidentaux...

...Et le dalaï-lama n’est jamais appelé à prendre la parole

Ah, ça oui. Et c’est fait exprès. C’aurait été sans doute simple d’obtenir une autorisation pour l’interviewer, mais je ne voulais pas que sa présence étouffe le film et pousse les autres interlocuteurs dans l’ombre. Quel que soit son propos sur Gendun Choephel, c’aurait été pour la plupart des spectateurs comme un critère de garantie pour le film, comme une preuve que le film a sa raison d’être. Je ne voulais pas de ça, je ne voulais pas de cette sorte de tampon officiel. Selon moi, il est essentiel de traiter différemment le problème tibétain, qu’il y ait une discussion autre que celle autour du dalaïlama.

Interview réalisée par Till Brockmann

le 8 juin 2005


Source : Angry Monk Productions/Xenix Filmdistribution
 
 
Bande-Annonce:
Moyen débit
 
Fiche technique :
Production angry monk productions
Co-production SF DRS, suissimage
Scénario, réalisation & production Luc Schaedler
Recherche, interviews Yangdon Dhondup
Image Filip Zumbrunn
Montage Martin Witz, Kathrin Plüss
Mixage de son Roland Widmer
Musique Roland Widmer, Heinz Rohrer, Loten Namling
Narration Thomas Sarbacher, Loten Namling, Phil Hayes
Les affiches :
 
Voir les Photos
 
   
Boutique: