A Paris, dans les années 80.
Un homme libéré de prison est rejeté
par sa femme. Une violente dispute
s’engage sous les yeux de leurs trois
filles, témoins du drame qui s’ensuit.
A Paris, de nos jours.
Sophie, Céline et Anne, les trois soeurs
maintenant adultes, vivent chacune
leurs vies.
Le lien familial est rompu.
Sophie, l'aînée, est mariée à Pierre, un
photographe avec qui elle a eu deux
enfants. Leur couple vacille.
Anne, la plus jeune, étudiante en architecture,
a une relation passionnelle
avec Frédéric, l'un de ses professeurs.
Céline, célibataire, est la seule à s'occuper
de la mère, percluse dans une
maison de santé.
Un jeune homme va entrer en contact
avec Céline.
Sébastien, plein de charme, semble
vouloir la séduire.
La surprenante révélation qu'il va faire
à Céline va rapprocher les trois soeurs,
leur permettre d'accepter leur passé
et, peut-être, d'oser vivre pleinement le
présent.
Entretien avec DANIS TANOVIC
- Peu de temps avant sa mort en 1996, Krzysztof Kieslowski avait élaboré avec son scénariste
Krzysztof Piesiewicz le projet d'une trilogie, "Le Paradis", "L'Enfer", "Le Purgatoire". Comment
avez-vous été amené à choisir un des volets de cette trilogie, le plus brûlant sans doute ?
Après une première lecture avant le tournage de No Man’s Land, j'avais plutôt été tenté par
une adaptation du Purgatoire, dont le thème sur la guerre me concernait plus directement à
ce moment-là. Puis le succès de No Man’s Land m'a entraîné dans une tournée de promotion
à travers le monde pendant plus d'un an. Au retour, je me suis lancé dans un autre projet qui
a dû être reporté, l'actrice principale étant enceinte. Mon producteur, Cedomir Kolar, m'a à
nouveau encouragé à me plonger dans le scénario de L'Enfer, le plus intéressant à ses yeux.
Après l'avoir relu, j’ai passé une nuit blanche à réfléchir, à me questionner, comment est-ce
possible que je n’aie pas vu, il y a quatre ans tout ce qui m'interroge aujourd’hui ? En fait, entre
temps je me suis marié, je suis devenu père… Le sujet me parlait différemment, je découvrais
de nouveaux centres d'intérêts. J'étais surtout séduit par cette approche intime des personnages
féminins, jusque-là mes films tournaient autour de personnages masculins plongés dans
des conflits guerriers.
- Le désir, le manque d'amour, la famille, l’absence, la fratrie, la paternité, le mensonge, le
suicide… "L'Enfer", aborde une multitude de thèmes forts, essentiels
Cette histoire côtoie en effet toutes les grandes questions existentielles auxquelles nous sommes
plus ou moins directement confrontées en permanence. Des questions philosophiques
que Kieslowski et Piesiewicz ont abordées avec simplicité, en partant de trois histoires banales.
L'enfer peut faire partie de notre quotidien. Il n’y a pas besoin d’aller en Afghanistan pour trouver
l’enfer, dans ce pays en guerre, j’ai rencontré des gens beaucoup plus heureux qu’à Paris !
J'ai eu envie de m'approprier tous ces éléments pour en faire mon propre film.
- Trois soeurs, une mère, un drame familial… Comment résumer ce qui à la fois lie et sépare
ces quatre femmes ?
Leur drame vient du non-dit qui s'est installé entre elles. Cette forme de silence dans son rapport
à la mémoire du corps m’intéresse énormément Un jour, une astrologue qui examinait
mon thème astral m'a questionné, " Vous avez perdu un frère ou une soeur,comment avez-vous
vécu ce drame ?" Je lui ai répondu que je n’ai jamais eu ni frère, ni soeur. Troublé, j’ai appelé
ma mère qui m'a avoué avoir perdu un enfant. A 34 ans, je découvrais ce non-dit… cela m'a
perturbé. Ces quatre femmes vont se rapprocher en reprenant un dialogue interrompu. Etre
adulte, c’est s’affronter soi-même, se confronter à ses propres questions, à sa propre vérité.
- Jusque-là, chacune s'accommodait tant bien que mal de cette rupture du lien familial.
J’ai lu dans un livre une pensée qui m’a plu,“il est rare de voir les membres d’une même famille
vivre sous le même toit”. Ces quatre femmes sont différentes. La mère est dure et froide. Céline
est un peu le "Jésus" de la famille, elle porte toute la douleur en essayant de sauver ce qui peut
l'être encore. Sophie,malgré sa beauté,malgré sa réussite sociale, est une femme complètement
perdue, une douleur en marche. Anne est plus représentative des jeunes femmes de sa
génération, en révolte contre le monde, elle va au bout de ses désirs, sans vraiment se soucier
des dommages que cela peut engendrer.
- Les hommes sont plutôt absents… Chacun est empêtré dans une double vie.
Je n’ai pas une très haute opinion sur les hommes… Sans doute parce que j’en suis un ! Les
hommes et les femmes vivent sur deux planètes, je trouve même bizarre que l'on puisse coexister
! Dans le film, le père est finalement le seul type bien,après avoir été présenté comme mauvais
père. Kieslowski ne donne aucune explication sur ce personnage, mais on perçoit un
homme qui n'a pas voulu dénoncer un enfant pour lui éviter le drame d’une vie gâchée. Il a
accepté de porter la culpabilité, et en conséquence, il est allé en prison, il a perdu sa famille,
et s’est suicidé. En voulant faire le bien, cet homme a fini par se détruire et détruire la vie de sa
famille. Cette question à propos de la notion du bien et du mal m’intéresse beaucoup.
- D'où cette métaphore avec les images de la naissance d'un coucou en ouverture du film.
Le coucou se niche dans un nid existant pour y déposer son oeuf. Quand le petit naît, il pousse
les autres oeufs hors du nid. La nature est-elle cruelle ? C’est nous, les humains, qui avons
inventé cette notion. A sa sortie de prison, le père trouve le bébé coucou à terre et le remet
dans le nid. Il pensait faire un bon geste, et en fait, il va tuer le dernier oisillon. Cette histoire est
cruelle,mais qu’est-ce que la cruauté ? Qu’est-ce qui est juste ou injuste, bien ou mal ? Est-ce
la mère qui a raison… ou pas ?
- Cette mise en question de la vérité est récurrente dans votre travail de cinéaste.
Un jour, en tournant sur le front sous des bombardements intensifs, j’ai dû courir me réfugier
chez un ami. Je le découvre tranquillement installé devant son chevalet en train de peindre
une toile de Sarajevo sous la neige. J’étais très fâché contre lui, je ne comprenais pas son attitude.
"Que veux-tu que je fasse, me dit-il - je suis peintre, alors je peins !" Sa réaction m’a fait
réfléchir et m'a inspiré le scénario de "Portraits d’artistes en guerre", autour de quatre personnages.
Le premier, un peintre, dit, à l'exemple de mon ami, "Pendant la guerre, le rôle de l’artiste
est de préserver le champ de la culture". Le deuxième, un photographe, lui répond, "Il n’y
a pas d’art après Sarajevo où la mort règne en maître". Et il montre des photos de corps déchiquetés.
Le troisième, un sculpteur engagé dans l'armée, rentre chaque soir travailler dans son
atelier car pour lui, "Le soldat détruit, l’artiste crée", dit-il. Le quatrième personnage, soldat lui
aussi, lui répond, "Reprends ton fusil et défends ta ville. Si on survit, alors on verra où en est l’art !"
Chacun de ces personnages porte sa vérité,chacun peut avoir raison. Il en est de même pour
les personnages de L'Enfer.
- Le film est construit sur des correspondances de situations. Pierre (J. Gamblin) trompe sa
femme et sera quitté par sa maîtresse. Frédéric (J. Perrin) trompe sa femme, mais il abandonnera
sa maîtresse alors qu’elle attend un enfant de lui. D'autres scènes se répondent, Pierre
comme le père (M.Manojlovic) vont perdre la raison quand leur femme les empêchent
d’approcher leurs enfants.
Oui,mais quand cette situation se reproduit 20 ans après, on évite la tragédie. C’est un signe
d'espoir dans ce scénario, la nouvelle génération ne va peut-être pas commettre la même
erreur. Oui, il peut y avoir un peu d'optimisme dans cet Enfer !
- Sophie (E.Béart) et Anne (M.Gillain) vivent l’abandon comme une destruction d’elle-même.
L’amour est égoïste, destructeur. Le nombre de jolies femmes qui vivent des tragédies par manque
d'amour, ou par un amour qui se brise ! Le film montre aussi que la société occidentale
européenne a perdu la notion de la famille. L’égoïsme de chacun finira par nous détruire.
Après avoir connu des années de guerre, je suis choqué de voir à quel point dans un environnement
où tout pourrait contribuer au bonheur, des gens vivent et se créent leur propre enfer.
Nous sommes entraînés dans un matérialisme effréné qui finalement nous gâche la vie. Nous
courrons pour accumuler des biens secondaires, alors que ce qui nous manque vraiment, c’est
l’amour.
- Dans la guerre, les actes d'amour sont plus présents ?
Il y a énormément d’amour dans la guerre. L’amour, c’est ma mère qui va chercher vingt litres
d’eau sous les snipers pour que sa famille puisse boire et se laver. L’amour, c’est quand on a
faim et que l'on partage l'unique morceau de pain que l'on a pu trouver. Dans le film, cette
famille n’existe plus. S’ils étaient en guerre les uns avec les autres, ils résoudraient leurs problèmes,
le conflit est déjà une relation et peut amener à une résolution. Mais la non-communication,
le non dit, détruit tout rapport et provoque la répétition.
- Le personnage de la mère (Carole Bouquet) est assimilé à Médée. En leur interdisant de voir
leur père, cette mère "tue" ses trois filles.
Cette Médée est vue, elle aussi, à travers un kaléidoscope. La mère ne tue pas physiquement
ses enfants, et pourtant, elle les détruit et détruit sa famille. Comme dit Anne dans son exposé,
"aujourd’hui la tragédie n’est plus possible". Ce texte, comme le monologue de Jacques Perrin
à la Sorbonne, est tiré du cours de mon professeur de dramaturgie à Sarajevo. Dans toute la
cinématographie de Kieslowski, on retrouve ce questionnement sur le destin et les coïncidences.
- Cette histoire n’est pas simplement racontée comme un drame bourgeois sur des tromperies
de couples. En approchant leurs conflits intérieurs, vous donnez une dimension tragique à vos
personnages.
Je ne viens pas d’une famille bourgeoise alors je vois les choses différemment. "La tragédie a
pour objet de questionner la nature de l’homme", dit Anne dans son exposé sur Médée. La
société grecque connaissait la tragédie parce que les Grecs croyaient à plusieurs dieux qu’ils
pensaient impliqués dans leur destin. Il y avait affrontement entre le mortel et le divin.
Aujourd’hui, dans notre société qui a déserté Dieu, dans ce monde matériel où Dieu est mort,
la tragédie n’est plus possible. Il nous reste le drame.C’est déjà beaucoup, un drame peut être
tragique, ce n’est pourtant pas une tragédie.
- Au début de l’histoire, ces trois femmes ne portent-elles pas la culpabilité de leur père
comme un destin ?
Oui, et à la fois d’autres personnes diront qu’il s’agit de coïncidences. En brisant le non-dit, les
soeurs se retrouvent et peuvent alors vivre leur vie plus librement. Je pense qu’il n’y a pas une
réponse à la question sur l’existence des coïncidences ou du destin. Aujourd’hui, on veut une
explication pour chaque chose, pour tout savoir, tout contrôler, on simplifie tout. C’est " l’instant
génération ", la génération de l’instant qui exige des réponses courtes et immédiates. Mon
père portait la montre de son père qui l’avait reçue, lui aussi, de son propre père. A présent, on
consomme, on jette et on achète sans cesse. On quitte la femme avec qui l’on a eu des
enfants pour s’aventurer avec une autre. La notion de la famille a éclaté. Seul l’argent
compte. C’est la société du vide. On ne veut pas prendre conscience que cette vie ne nous
plaît pas, et en même temps, on est dépressif, malheureux, bourré de faux problèmes... Tout
cela ne dépend que de nous. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Après une enfance
heureuse, j’ai vécu des temps difficiles pendant la guerre en Bosnie, mais j’étais entouré par
ma famille, puis je suis arrivé ici comme réfugié, et j’ai vu l’autre côté du miroir. Avec ce film,
j’essaye de parler simplement de choses compliquées. Mes films ne sont pas pessimistes, ni
négatifs mais ils montrent des choses difficiles qui peuvent nous paraître dures. J’aime beaucoup
Kieslowski parce qu’il se définit comme un artisan du cinéma. Je ne suis pas un artiste, je
ne donne pas de réponse. Laissons déjà les questions être posées, et cherchons ensemble…
- Vous parsemez votre film de signes, de métaphores, cet insecte sauvé de la noyade dans un
verre, ce cadre de Marie Gillain plantée sur une marelle, entre enfer et paradis !
Il y avait une image semblable de l’insecte dans Le décalogue, ce plan est un des hommages
rendus à Kieslowski dans le film. Je considère le spectateur comme un adulte, je ne lui
impose pas de réponses toute faites. J’essaye de le mettre dans un état émotionnel qui peut
l’amener à trouver le chemin de ses propres réponses. Je l'aide parfois avec des petits riens,
visuellement un objet peut représenter l’état intérieur d’un personnage ou une situation. Par
exemple, deux jours avant le tournage, j’ai découvert dans le bureau de la directrice du casting
une plante dont les feuilles se rétractent aussitôt qu'on les effleure. Je l’ai placée dans une
scène avec Céline, car cette femme se ferme aussitôt qu’on l’approche ou qu’on la touche.
De même, pour la scène dans le café où Sébastien lit un poème à Céline, j’ai ajouté le bruit
d’un ventilateur dont le mécanisme est grippé. A chaque tour, on entend un léger vrim, vrim,
vrim… Ce son que l'on perçoit inconsciemment renforce l'idée que quelque chose coince
entre eux. La vie est faite de petites choses. Mon père me disait toujours,“L’homme croit buter
sur une montagne mais il trébuche sur un caillou”.
- En abordant Céline, Sébastien lui dit, "Quand nous, on tue des civils innocents, c’est un dommage
collatéral. Et quand eux, ils font la même chose, ce sont des terroristes."
Dans le scénario original, pour provoquer leur rencontre, Sébastien lui disait, "c’est fou cette
attaque terroriste". J'ai remanié le texte à ma façon et forcément, j’exprime mon opinion sur la
guerre d’Irak, sur le monde d’aujourd’hui. On oublie souvent de regarder les deux côtés de la
médaille. Je ne suis pas capable, comme Sébastien, de me taire pendant 20 ans, j'ai plutôt
tendance à dire ce que je pense.
- Sébastien cite aussi un texte de Mesa Selimovic, un des plus grands écrivains bosniaque, "Je
me suis perdu en cherchant". Une phrase qui pourrait s'appliquer à chacun des personnages
du film.
Et à chacun d'entre nous. Plus j’apprends et moins je sais… La vie est trop courte pour apprendre
tout ce qu’il faudrait savoir. J’aime particulièrement ce poème de Misa Selimovic, et la
"Forteresse" est mon livre de chevet. Le scénario original proposait de choisir un extrait d’un
texte de Brodsky, sans préciser lequel. En m’appropriant cette histoire, j’ai préféré Selimovic, qui
me parle de façon plus intime. J’ai pensé que Céline, cette jeune femme qui porte en elle une
certaine poésie, serait touchée elle aussi. C’est grâce à ce poème qu’elle tombe amoureuse
de cet homme.
- Des traits d'humour inattendus interviennent souvent dans les moments de tension. L'histoire
de ce poulet qui a survécu 18 mois avec la tête coupée, ou encore la drôle de façon dont un
contrôleur de la SNCF glisse ses billets doux !
C'est ma façon d'appréhender la dureté de la vie, on peut toujours en rire ! Un ami juif me
racontait que dans le ghetto de Varsovie, les gens gardaient tout de même le sens de l’humour.
Dans le scénario original, la scène où Céline vient voir sa mère malade, il ne se passait
pas grand-chose, elles étaient assises ensemble. Dans cette situation un peu bergmanienne,
j’ai trouvé amusant que Céline fasse à sa mère la lecture de ces histoires insensées de cannibalisme
ou de poulet sans tête. Après tant d’années à rendre visite à sa mère sans pouvoir
communiquer, Céline doit être à cours d’idées, alors pourquoi pas lire le “Guinness des
records” ! C’est une façon d’apporter un peu de distance dans des situations assez dures. Je
ne veux pas torturer le spectateur, je préfère le déstabiliser, le remettre en question et lui
donner envie d’aller jusqu’au bout de l’histoire.
- Kieslowski aurait certainement apprécié votre film, mais Bergman ou Antonioni auraient pu
aussi s'y reconnaître.
Ces réalisateurs sont présents dans ma culture cinématographique. Je me sens proche de
Kieslowski, l’âme slave fait partie de ma famille, mais je ne souhaitais pas faire un film "à la
manière de". A la lecture d'un scénario, je cherche à savoir ce que chaque scène a d'essentiel,
et ce qu'elle apporte à la globalité du sujet. Ensuite, je rêve mon film. Je travaille allongé
sur mon canapé, comme pour une séance de psychanalyse. Danis le patient raconte son histoire
à son psy Tanovic ! Des visions m'apparaissent avec une telle précision qu'ensuite, je peux
tourner et monter très vite. On a monté l'Enfer en dix jours.
- Les couleurs et les décors participent à l'étrangeté du film. On pénètre dans des labyrinthes
de couloirs, de portes et de fenêtres entrouvertes… Et cette étrangeté est soulignée par une
musique que vous co-signez.
En tant que musicien, le cinéma me semble plus proche d'une écriture musicale que de la littérature.
Il m'arrive souvent de faire répéter les acteurs sur les leitmotivs musicaux de leurs scènes.
Certaines scènes exigeaient de tourner en studio. Avec Aline Bonetto, on a reconstruit, à
l'identique, un étage de l'hôtel, "L'Hôtel", à Saint Germain des Près où nous avions tourné les
plans larges de cet étonnant escalier en spirale qui me fait penser à un sexe féminin.
L’architecture de ce lieu participe à mettre Emmanuelle Béart dans l’état de perdition dans
lequel se trouve son personnage.
- Chacune des soeurs vous a inspiré une couleur dominante.
Pour Sophie, le rouge de la passion, de l’amour, de la jalousie, de son côté charnel, et de sa
violence parfois, comme dans la scène avec le ficus, où celle de la cuisine où elle "viole" son
mari ! Pour Céline le bleu de la tristesse, de l’attente, de la mélancolie, de sa résignation paisible.
Pour Anne, la plus jeune, le vert de l’innocence, de l'éclosion et peut-être d'un renouveau.
Ces couleurs ne sont pas clairement affichées,mais parfaitement déclinées en nuances diverses
par Laurent Daillant le chef opérateur. Il était en symbiose totale avec les actrices, ce qui
renforçait la confiance qui régnait sur le plateau. Je ne peux pas travailler dans le conflit. C'est
très important que les acteurs se sentent bien, surtout quand on se risque dans des émotions
aussi intenses.
- Comment avez-vous constitué cette formidable distribution ?
Ce n'est pas un choix dicté par le box-office. J'ai voulu m'entourer de comédiens dont j'apprécie
le talent et la personnalité.
Emmanuelle BÉART se donne à 150%. Son engagement dans un personnage est impressionnant.
Pour ce rôle, elle projette une douleur, une tristesse profonde,son regard est comme voilé
de larmes. On a envie de la consoler,mais en même temps, elle peut faire peur…
Karin VIARD est exactement l’actrice que je cherchais pour interpréter cette femme solitaire
qui s’occupe de sa vieille mère, et qui aimerait tellement être prise dans des bras, caressée,
regardée par un homme. Karin a un charme unique, et une gamme d'émotions surprenantes.
Dans la vie, elle est tout le contraire de Céline, c'est une femme forte, bavarde, drôle.
Marie GILLAIN est d'une rare beauté. Elle a apporté la candeur et l’innocence qui animent son
personnage, et la fraîcheur des jeunes filles qui se font mal en aimant mal.
Carole BOUQUET est une actrice courageuse. Elle était prête à se vieillir pour affronter ce rôle
secondaire, d’autant plus difficile qu’il lui fallait faire passer des émotions intenses à travers un
jeu minimaliste. Carole est bouleversante dans la scène de violence avec son mari. Et quand
elle est plongée dans le mutisme sur sa chaise roulante, ses yeux dégagent une force, une
détermination inouïe.
Jacques PERRIN, j’aimerais bien être comme lui quand j’aurais un peu plus de bouteille ! Un
grand monsieur, un gentleman d’une séduction naturelle. Il y a encore des traces enfantines
sur son visage,une douceur,un charme et un sentiment protecteur qui rendent tout à fait plausible
l'attraction qu'il exerce sur Anne.
Jacques GAMBLIN m'a été recommandé par Emmanuelle Beart. C'est important qu'une
actrice souhaite travailler avec un partenaire qui interprète son mari. Jacques est adorable.
Au début, ne se connaissant pas l'un et l'autre, on se tenait un peu à distance,mais on s'est très
vite trouvé. Jacques a toujours le ton juste.
Guillaume CANET, j’avais été séduit par son côté sympa, sans complexe, bien dans ses pompes.
Guillaume a brillamment relevé les deux défis que comportait son rôle. Il devait jouer un
personnage plus âgé que lui, et donner à son interprétation d’un homosexuel à la fois une
émotion touchante et une certaine dureté. Je voulais m’échapper de ces clichés d’homosexuels
raffinés, précieux. Guillaume a su trouver le ton juste pour endosser ce rôle. C’est un
grand “jeune acteur”, et ses meilleurs rôles sont déjà devant lui.
Jean ROCHEFORT, quel grand monsieur, quel acteur, et quel humour ! Pour un réalisateur, il est
presque rageant de travailler avec un tel acteur car vous n’avez quasiment aucune indication
à lui donner, il est impeccable dès la première prise. Nous avions sympathisé quand nous
faisions partie du Jury à Cannes. Jean Rochefort est le seul homme capable de porter un costume
blanc sans avoir l’air d’un mafioso. Moi, on m’arrêterait aussitôt !
Miki MANOJLOVIC est un des plus grands acteurs d’ex-Yougoslavie, je l'admirais déjà quand
j’étais enfant. Miki a une façon incroyable de prendre l’espace. Il est de ces acteurs, comme
Pacino, qui ont un immense pouvoir d'attraction. On ne les lâche pas des yeux, même s'ils prennent
un petit déjeuner sans dire un mot !
- Après ce passage réussi en enfer, quelle serait votre vision du Paradis ?
Je ne sais pas… si l’enfer c’est déjà trois femmes, trois soeurs délicieuses, alors le paradis ! En
fait, j'ai trouvé mon paradis sur terre. J’ai une belle famille, j'exerce le métier de mes rêves, que
demander de plus ?
Entretien réalisé par Gaillac-Morgue