La création d’un nouveau Kong était un objectif prioritaire de Jackson et son équipe, et chacun avait à cet égard des idées très précises.
Philippa Boyens :
«Peter a écarté d’emblée l’idée de faire de Kong un monstre ou une créature anthropomorphique. Ce singe est, en vérité un gorille à dos argenté… de 4 tonnes et 8 mètres de haut.»
Peter Jackson :
«Nous avons émis l’hypothèse que Kong était le dernier survivant de sa lignée, le dernier gorille géant de Skull Island. Obligé d’affronter chaque jour de redoutables dinosaures, cette lutte incessante l’a marqué. Il a atteint un âge avancé (100 ou 120 ans) sans éprouver la moindre sympathie pour la faune locale. C’est une vie brutale, pénible, atrocement solitaire qu’il a menée jusqu’ici.»
Tout en raccordant avec les concepts
originaux de 1933, la mythologie de ce nouveau Kong se révèle plus précise et plus ample. Il y est dit que les autochtones de Skull Island vénèrent depuis longtemps les gorilles géants au point de leur offrir à intervalles réguliers une femme. De retour sur son terrain de chasse, l’animal se lasse vite des cris de terreur de sa proie, qu’il finit par tuer. Lorsque les passagers de la Venture accostent sur l’île, la vue de la belle et blonde Ann Darrow suscite une véritable commotion. Les indigènes capturent la jeune femme et l’offrent à Kong, qui s’enfuit avec elle au cœur de la jungle.
Mais Ann, à l’inverse des précédentes victimes du singe géant, n’est pas disposée à se laisser faire. Elle lutte, se débat, se libère, provoque son tourmenteur, avant de lui faire une démonstration inattendue de ses talents de danseuse et chanteuse de variétés. Elle a connu à New York des publics plus rétifs : Kong est fasciné, Ann cesse pour lui d’être une proie. Pour la première fois, le géant solitaire se sent un peu moins seul.
Kong n’ en demeure pas moins un gorille, imposant, terrifiant, brutal, ne dérogeant pas à la loi de la jungle et du plus fort. Or un prédateur qui se laisse attendrir devient vulnérable et s’expose à de sérieux désagréments.
Kong fut d’emblée conçu comme une création 100% infographique, dans la lignée du Gollum du SEIGNEUR DES ANNEAUX, mais encore plus sophistiquée.
Peter Jackson :
«Kong dépasse en complexité tout ce que nous avions fait jusqu’alors. Il devait pouvoir «jouer» comme un acteur, tout en restant authentiquement simiesque, c’est-à-dire en se comportant comme un gorille ordinaire. Il fallait aussi faire passer sur son visage et dans son regard une très large gamme d’expressions et d’émotions. Résultat : nous avons travaillé près de deux ans sur le modèle numérique de Kong avant de l’incruster à l’écran.»
Jackson et son équipe firent à nouveau appel aux talents de l’acteur Andy Serkis – le Gollum du SEIGNEUR DES ANNEAUX – pour incarner Kong sur le plateau.
Peter Jackson :
«Il me fallait la présence d’un acteur de chair et de sang avec lequel je puisse m’entretenir et qui soit un partenaire pour Naomi : un Kong tangible, qui sache jouer. C’est tout cela qu’Andy m’a apporté.»
Serkis rencontra Jackson et Fran Walsh à leur domicile, en avril 2003. Ses hôtes lui montrèrent une photo de «Snowflake», le célèbre gorille albinos du zoo de Barcelone, et lui expliquèrent ce qu’ils attendaient de lui.
Andy Serkis :
«À la sortie du RETOUR DU ROI, j’ai su que notre Gollum avait été apprécié
et qu’il constituait désormais une référence en matière de personnage infographique, tant par sa présence physique que par la diversité de ses émotions. La prochaine étape serait Kong, et nous aurions à lui inventer un parcours émotionnel singulier et une personnalité très affirmée.»
Durant les premières étapes de ce travail, l’équipe et Serkis cherchèrent leur inspiration du côté de Quasimodo (plus particulièrement dans l’interprétation qu’en donna Charles Laughton en 1939 sous la direction de William Dieterle). Serkis entreprit aussi des recherches personnelles pour élaborer sa propre image mentale de Kong.
Andy Serkis :
«Prenant en compte les attentes du public actuel, il m’a semblé que Kong devait être un vrai gorille, conforme à ce que des chercheurs comme Dian Fossey nous ont appris du psychisme et des comportements des grands singes. Les spectateurs de 2005 sont mieux informés que ceux de 1933. On ne pourrait plus leur montrer King Kong en train de dévorer un dinosaure : ils savent que les gorilles sont végétariens!»
En dépit de leur spectaculaire efficacité, les techniques employées à la création de Gollum ne suffiraient pas. Il faudrait aller encore plus loin…
Peter Jackson :
«Gollum avait été principalement créé en motion capture, à partir du travail d’acteur d’Andy Serkis, de sa gestuelle, de ses expressions. Mais, cette fois, les animateurs de Weta Digital auraient à livrer un travail beaucoup plus important, car notre Kong fait quantité de choses dont Andy est incapable : escalader des falaises à toute allure, se battre contre les dinosaures, etc. »
Alors que Gollum affichait des expressions et émotions humaines – captées à partir de celles de Serkis -, Kong resterait en tout état de cause un gorille. Il fallait dont impérativement donner vie à ce géant infographique.
Pour résoudre ce délicat problème, les techniciens de Weta dotèrent Kong d’une musculature et d’un squelette de gorille et développèrent un programme informatique qui permettrait de transposer la plupart des expressions de Serkis en «mimiques Kong», tout en respectant la nature simiesque du personnage.
Joe Letteri (Superviseur senior
des effets visuels, Weta Digital) :
«C’est une nouvelle application du motion capture, résultant d’une combinaison de solutions anciennes. Nous avons créé un système informatique basé sur les états émotionnels. Il a fallu pour cela étudier les réactions des muscles faciaux humains, puis établir une correspondance entre la structure faciale humaine et celle du gorille. Après avoir analysé les synergies musculaires à l’œuvre dans telle ou telle expression, il a fallu encore dépasser la technique pour atteindre l’émotion pure et authentique.»
Avant le début des prises de vue, Andy Serkis se plongea dans des livres et documentaires sur les gorilles et se mit à fréquenter assidûment le zoo de Regents Park où il obtint de pouvoir approcher quatre des 70 gorilles qui font la fierté de ce jardin. Convaincu qu’il lui fallait aussi étudier les grands singes dans leur habitat, il s’envola juste avant le début du tournage pour le Rwanda en compagnie d’un célèbre primatologue, afin d’observer le groupe que Dian Fossey avait côtoyé. Cette expérience se révéla cruciale pour l’étude des vocalisations, comportements et modes de communication des gorilles.
Andy Serkis :
«Mais dire qu’on «étudie les gorilles» n’a pas plus de sens que de prétendre «étudier le genre humain», tant les comportements et attitudes des signes diffèrent. Certains gorilles sont profondément mélancoliques, d’autres débordent d’affection, certains sont détendus, d’autres très coincés. Au-delà des similitudes de base, j’ai appris à différencier les personnalités. Cela a nourri mon travail d’acteur et je pense que nous en avons tous profité durant la phase de motion capture.»