DE L’AUTRE CÔTE DE L’ARMOIRE : LES DECORS
Jusqu’à présent, le monde de Narnia n’avait existé que dans l’imaginaire de milliers de lecteurs. Andrew Adamson s’est retrouvé devant la tâche titanesque de créer toute la géographie de Narnia, ses vallons boisés, ses réverbères magiques et autres maisons de castors, sans oublier Cair Paravel, le château des glaces… Les décors devaient avoir la même réalité que les personnages.
Avant même de donner le premier coup de marteau, le premier coup de pinceau ou le premier coup de scie, Andrew Adamson a prévisualisé plus de la moitié du film sur ordinateur. Allié à sa connaissance intime de l’histoire de Narnia et de ses coutumes et traditions, ce précieux atout a permis d’aborder la réalité physique de Narnia.
Il a très tôt expliqué sa conception du style visuel du film au chef décorateur Roger Ford : pour commencer, une vision formidablement réelle et implacable du Londres ravagé de la Seconde Guerre mondiale, puis un Narnia fantastique plongé dans un hiver glacé, puis finalement une explosion de vie, un printemps foisonnant et magique empli d’espoir.
Roger Ford confie : « S’efforcer de capturer l’inventivité, le feu d’artifice de l’imaginaire enfantin, ce sens de l’émerveillement, était un challenge intimidant. Le plus difficile, quand on fait un film qui s’adresse aussi aux enfants, c’est de les surprendre. Il faut dépasser leur imagination, ce n’est pas chose facile ! Mais c’est aussi un projet de rêve pour un décorateur. »
LE LION, LA SORCIERE BLANCHE ET L’ARMOIRE MAGIQUE marque la seconde collaboration de Roger Ford et du directeur de la photo Don McAlpine, qui avait filmé les décors de Ford sur le film de P.J. Hogan PETER PAN en 2003.
Don McAlpine, nommé à l’Oscar pour MOULIN ROUGE, confie : « Je n’avais jamais rien fait de pareil, filmer un monde couvert de glace… Il a fallu toute une série d’essais et d’expériences, parce que c’était complètement nouveau pour moi. Filmer la glace a toujours posé un problème au cinéma. De nombreuses tentatives ont été faites, entre autres avec VERTICAL LIMIT, mais je crois que nous avons franchi un pas en avant, que nous nous sommes rapprochés de la réalité et avons réussi quelque chose de très excitant, visuellement parlant. »
Roger Ford, cité à l’Oscar pour les décors de BABE, LE COCHON DEVENU BERGER, a conçu et fabriqué avec son équipe près d’une trentaine de décors, dont plusieurs ont été inspirés par les dessins à la plume réalisé par l’illustratrice Pauline Baynes pour l’édition de 1950 du livre. Collaborant étroitement avec l’un des meilleurs directeurs artistiques du cinéma, l’Australien Ian Gracie (MOULIN ROUGE, STAR WARS EPISODE III), Roger Ford a recruté trente personnes pour son département décoration et une équipe de construction de plus de 300 charpentiers, peintres et autres artisans… la plus importante qu’il ait jamais constituée en 40 ans de carrière !
C’est en Nouvelle-Zélande, dans l’ancienne base aérienne de Hobsonville, que les décorateurs ont transformé de vieux hangars à avions et à hélicoptères en studios de cinéma. Y ont été construits les décors spectaculaires de la Table de Pierre, où Aslan semble vaincu, la magnifique cour de la Sorcière Banche, peuplée des statues de créatures transformées en pierre, la gare de chemin de fer de Londres, sur le modèle de la fameuse gare de Paddington, et Cair Paravel, le sompteux château de Narnia.
L’équipe décoration a aussi utilisé Kelly Park, un ancien centre équestre situé au nord d’Auckland, où Lucy et toute l’équipe ont fait leurs premiers pas dans le paysage de Narnia noyé sous la neige, sur un décor de la taille d’un terrain de rugby. Ce décor massif, qui a finalement été transformé en neuf régions différentes de Narnia, a demandé au directeur de la photo Don McAlpine la mise au point d’une grille spéciale de 250 projecteurs, suspendus aux chevrons des bâtiments, pour illuminer ce monde magique.
Conifer Grove, un terrain de camping boisé situé non loin de Manukau Harbor, a été choisi pour y installer le camp de la Sorcière Blanche. Howard Berger et ses troupes ont transformé des figurants néo-zélandais en minotaures, hommes-sangliers, cyclopes et bien d’autres…. Les Henderson Studios, foyer des séries « Hercule » et « Xena la guerrière », ont accueilli les spectaculaires décors de l’intérieur de la maison de M. Tumnus, de la maison des castors, du donjon de la Sorcière Blanche, un extérieur appelé « lac gelé », où Ford a créé un système de mini-icebergs sur cardans qui flottent, oscillent et s’enfoncent sous le poids de Lucy, Peter et Susan lorsqu’ils fuient la meute de loups de Maugrim, ainsi que la Grande Salle de la Sorcière Blanche, et le vieux grenier poussiéreux qui abrite l’armoire.
Le réverbère
Le réverbère qui se trouve de l’autre côté de l’armoire est l’un des décors préférés de Roger Ford. « C’était magique, commente celui-ci. Vous sortez d’une armoire sans fond, il neige, il fait froid, vous ne savez pas où vous êtes. Et puis, au beau milieu de la forêt, il y a ce réverbère et ses étranges racines… des racines en fer forgé ! C’est un premier élément qui évoque à merveille l’originalité de Narnia
« Nous avons acheté le réverbère en Grande-Bretagne, un véritable réverbère de Londres. Nous en avons fait plusieurs moulages. Nous voulions qu’il soit authentique, nous nous sommes donc aussi procuré l’équipement à gaz qui allait avec et que l’on voit dans le film. C’est pour moi l’une des images les plus représentatives du livre. Il y a le faune avec son parapluie dans la neige, qui a été la première image qui a inspiré C.S. Lewis, et ensuite le réverbère, qui arrive très vite dans l’histoire. C’est une sorte de lumière éternelle qui conduit les enfants à Narnia. Nous avons créé le reverbère exactement tel que je me le représentais. »
L’armoire
L’armoire sculptée que découvrent les enfants Pevensie dans la maison du professeur n’est pas un meuble comme les autres : c’est la porte qui ouvre sur un autre monde…
La création de cet autre symbole de l’histoire a été déterminant pour le style visuel du film. « C’était un projet majeur, souligne Roger Ford, car c’est sans doute l’accessoire le plus important du film. C’était une lourde responsabilité de créer la fameuse armoire : des millions d’enfants l’ont imaginée.
« Nous avons d’abord retrouvé une armoire qu’avait possédée C.S. Lewis dans un musée aux Etats-Unis. C’est une armoire de style jacobéen, massive, rectangulaire, aux lignes droites, sculptée, faite d’un bois sombre. La voir nous a dicté l’idée que la nôtre ne devait être ni trop baroque, ni trop décorée. Elle devait avoir une certaine sobriété. Andrew est ensuite parvenu à la conclusion qu’elle devait avoir une seule grande porte. C’est un passage vers un autre monde, et notre armoire devait avoir une porte que les enfants meurent d’envie d’ouvrir. »
Roger Ford a puisé également son inspiration dans le sixième livre des « Chroniques de Narnia », « Le Neveu du Magicien », qui révèle que l’armoire a été faite dans du bois de pommier. Il a donc décidé d’imiter ce bois sombre et riche. « Sachant que l’armoire de C.S. Lewis était sculptée, Andrew et moi voulions que les sculptures soient authentiques. Nous avons eu l’idée de leur faire raconter l’histoire du « Neveu du Magicien ». Nous avons utilisé neuf images du livre, gravées dans les panneaux de l’armoire, plus les têtes de lion sur le fronton. En bas, il y a la Sorcière Blanche et sa sœur. L’armoire à elle seule raconte toute une histoire. »
La forêt enneigée de Narnia
Pour transformer les plateaux des studios en forêt enneigée, Roger Ford a fait appel à deux vétérans du cinéma néo-zélandais, Russell Hoffman, chef paysagiste, qui a dirigé toute une équipe d’arboristes et de jardiniers paysagistes, et Peter Cleveland, spécialiste de la neige, dont l’équipe a utilisé 11 matériaux différents pour créer la neige qui recouvre tant de décors.
Les paysagistes de Hoffman ont planté plus de 225 arbres à l’intérieur du studio, avec des espèces correspondant aux forêts d’Europe de l’Est. Hoffman confie : « Je suis un environnementaliste convaincu, et les arbres que nous avons choisis viennent tous de plantations destinées à des buts commerciaux. Ils ne proviennent pas de zones naturelles de la Nouvelle-Zélande. »
Tandis que les bûcherons amenaient par camion les arbres depuis l’île du Nord, Cleveland faisait venir du Royaume-Uni et des Etats-Unis deux différents types de neige artificielle.
Peter Cleveland explique : « Pour la neige sur les arbres, nous avons utilisé une mousse qui est le même matériau que celui employé dans la construction pour isoler les maisons. Nous nous sommes servis aussi d’un autre type de produit, une neige à base de papier faite de couches pour bébé hachées. Les couches venaient du pays de Galles, et la mousse pour les arbres du Tennessee. Ce qui était formidable avec le produit à base de papier, c’est que nous pouvions éliminer facilement les empreintes de pas à chaque nouvelle prise. »
La maison des castors
C’est dans leur maison que M. et Mme Castor recueillent les enfants Pevensie et leur racontent l’histoire de Narnia. Andrew Adamson voyait les castors comme des artisans rustiques, qui ont fabriqué eux-mêmes leur maison, leurs meubles et leurs outils à partir de ce qui les entoure dans la forêt, et qui se sont procuré aussi différentes choses auprès des nains. Il voulait un style authentique, « castorisé », ce qui a demandé de la part des décorateurs de se plonger dans l’étude de la vie des castors, côté biologique et côté architectural…
Jules Cook, l’un des principaux directeurs artistiques de Roger Ford, a supervisé ce décor. Il explique : « Notre première source d’inspiration pour l’environnement des castors, à la fois pour l’intérieur de la maison, tourné en studio aux Henderson Studios, et pour l’extérieur, filmé dans un vaste paysage enneigé à Kelly Park, vient de l’observation de castors dans leur habitat naturel issue du film IMAX de 1988, « Beavers ». Dans une des scènes du film, un ours démolit un barrage édifié par les castors, et l’examen détaillé de cette destruction nous a fourni une bonne base pour la scène du film où une meute des loups de la Sorcière Blanche détruit la maison en cherchant les enfants.
« Les barrages des castors laissent en général passer une partie de l’eau, poursuit Cook, et nous avons porté une attention particulière à la façon dont un courant d’eau gèlerait autour de la maison. »
Des tronçonneuses et des meules ont été utilisées pour créer l’impression de bois mâché et déchiqueté, et aussi pour les scènes où les castors enlèvent l’écorce des branches. Le constructeur des décors Pete MacKinnon confie : « Nous avons utilisé plus de 4500 morceaux de bois, de la grosseur d’un doigt à celle de la cuisse. »
Les meubles sont bricolés avec ce qu’ont trouvé les castors dans la nature, et l’on peut voir dans leur maison des outils miniatures et des cannes à pêche. Mme Castor a tissé elle-même les étoffes et a fait les confitures maison. Dans un clin d’œil aux anglophiles, la collection de « Toby jugs » de M. Castor, ces chopes à bière anglaises du XVIIIe siècle en forme de visage ou de personnages, représente ici non des humains, mais des castors…
Le royaume de la Sorcière Blanche
C’est également aux Henderson Studios qu’ont été bâtis certains des décors les plus imaginatifs et les plus spectaculaires, ceux du monde de la Sorcière Blanche : la Grande Salle glacée, le donjon de la Sorcière, et la cour. La production a utilisé plus de 30 000 litres de résine et 5 tonnes de fibre de verre pour créer ce monde recouvert de glace.
La cour du château est peuplée de dizaines de créatures transformées en statues de pierre par la sorcière : griffons, ours, centaures, panthères, géants et faunes... Pour créer ce jardin de pierre, Roger Ford, Ian Gracie et leur équipe ont sculpté 70 statues grandeur nature, à partir de moulages de polystyrène réalisés par une équipe de 10 artistes venus notamment de Beijing, d’Afrique du Sud, d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Les sculpteurs ont travaillé pendant cinq mois, sous la supervision du vétéran du cinéma australien, John Searle (MOULIN ROUGE, BABE).
Celui-ci raconte : « Nous avons employé une technique que nous n’avions encore jamais essayée : nous avons utilisé un ordinateur pour sculpter les profils de ces énormes sculptures. Nous avons obtenu ces énormes contours pour chaque statue, faits de mousse - en général des feuilles de polystyrène de 25 ou 50 mm d’épaisseur collées ensemble. A partir de là, un sculpteur les sculptait en forme, en utilisant des couteaux aiguisés, du papier de verre et diverses matières abrasives. Puis il fallait ouvrir la statue pour y placer une structure d’acier, afin qu’elle puisse être vissée dans le sol. Mais ça, ce n’était que la première phase. Il fallait ensuite recouvrir chaque statue pour lui donner un fini lui donnant l’air d’être en pierre. Les ours avaient par exemple une texture différente des lions. Parmi les créatures mythologiques, beaucoup portent des armures faites par WETA, et nous les avons donc ajoutées. Au final, nous avons apposé une couche d’uréthane, puis c’était au tour des peintres de jouer. »
Le château de la reine
Les cinéastes ont fini par le château de la reine. « Dans le livre, il n’est pas décrit comme étant fait de glace, précise Roger Ford. C’est une décision que nous avons prise très tôt. Ça nous a semblé très excitant alors, et ensuite, bien sûr, il a fallu que je concrétise cette idée… Et comment construire un château tout en glace ?
« Nous avons construit ce gigantesque décor en fibre de verre d’un peu plus de 1 cm d’épaisseur. Chaque morceau a été sculpté dans du polystyrène, puis le polystyrène a été recouvert d’une couche de plastique imperméable, pour que la fibre de verre n’y agglomère pas. Chaque morceau a ensuite été recouvert de fibre de verre pulvérisée au pistolet, mélangée à de la couleur, ce qui donne cet aspect légèrement bleuté. Pour finir, nous avons fait beaucoup de recherches au niveau de la lumière avec Don McAlpine. Il a fait un travail fantastique : on dirait vraiment de la glace. »
Si une grande partie des décors ont été fabriqués de toutes pièces en studio, un certain nombre de lieux réels ont aussi été utilisés. L’équipe de tournage a sillonné la planète, tournant en Pologne, en République tchèque, en Angleterre et bien sûr en Nouvelle-Zélande, le pays natal d’Andrew Adamson.
Après avoir effectué des repérages dans diverses parties du monde pour trouver des forêts luxuriantes et de vertes collines, c’est finalement dans l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande, à Flock Hill, que la bataille clé de Narnia a été tournée. L’armée d’Aslan, conduite par Peter, remporte la victoire sur les forces de la Sorcière. Et c’est à Elephant Rocks, une vallée encaissée qui contient des centaines de formations rocheuses uniques très populaires chez les adeptes de l’escalade, qu’ont été filmées certaines scènes cruciales au camp d’Aslan. Les extérieurs de la maison du professeur Kirke ont quant à eux été tournés au Monte Cecilia Park d’Auckland, un refuge catholique fondé en 1913.
Pour les acteurs, la Nouvelle-Zélande avait quelque chose de magique. Tilda Swinton confie : « La Nouvelle-Zélande, c’était déjà un peu Narnia. On a l’impression d’être dans un livre de contes des années 30. Il y a quelque chose de spirituel dans ce pays, avec ce ciel immense, ces montages extraordinaires, ce sentiment d’espace. Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir passer du temps là-bas. »