2003. La guerre en Irak se fait de plus en plus menaçante. À Rome, Attilio (Roberto BENIGNI), poète, est tombé amoureux de Vittoria (Nicoletta BRASCHI) qu’il rêve d’épouser toutes les nuits.
Mais Vittoria ne s’intéresse pas à lui et perd patience devant les efforts
de séduction de ce poète entêté et déraisonnablement amoureux.
Un jour, Attilio reçoit un appel d’un grand poète irakien (Jean RENO) dont Vittoria écrit la biographie depuis Bagdad : Vittoria, victime d’un des premiers bombardements anglo-américains sur la ville, est mourante à l’hôpital. Animé par son amour fou et pour sauver celle qu’il aime, Attilio part pour l’Irak...
Entretien avec Roberto Benigni:
D’où vous est venue l’idée du film ?
Les films sont beaux quand l’idée ne vient pas d’un fait précis, mais quand il s’agit d’une véritable envie. Ce film traite des sentiments et du désir. Le protagoniste est prêt à livrer son combat pour l’amour dans un pays en guerre. La guerre en Irak, aujourd’hui, c’est la représentation de tous nos cauchemars. Pour moi, ce phénomène constituait un décor idéal pour décrire la folie de cet amour, comme dans les contes d’autrefois. Le film est né d’un désir immense, faire une histoire d’amour qui fasse rire et pleurer. Il n’y a rien de plus noble que l’amour.
Dans le film, il y a aussi l’idée de comparer le pouvoir universel de la
poésie et le pouvoir de destruction de la guerre.
Effectivement, cette question fait partie des thèmes du film. Dans la séquence du check point, entre Attilio et les soldats américains, la guerre et la poésie se côtoient. Il s’agit de deux univers tellement
lointains que personne ne comprend ce qui se passe. La poésie a quelque chose de léger, c’est la grâce même, à l’inverse de la guerre. Oscar Wilde disait que la guerre symbolise une vulgarité qui naît dans le coeur même des hommes. Ici dans le film, la vulgarité et la grâce se confrontent.
D’un point de vue symbolique, le langage traverse les frontières. Les personnages
parlent en arabe, italien, anglais, et cela n’empêche jamais la communication.
Absolument ! Je souhaitais montrer à quel point le fait de bombarder le ciel de la tour de Babel, berceau
de toutes les langues, est un acte destructeur. C’est un ciel sacré, le plus ancien du monde. Dans le film, la langue n’est pas un obstacle. Tout le monde parle symboliquement le même langage. Pour moi, quelqu’un qui entretient un rapport poétique avec le monde peut être compris n’importe où.
Est-ce que le suicide de Fouad peut être considéré comme un dernier acte poétique ?
Oui, c’est le dernier geste d’un esprit qui ne sait plus quoi produire. Malheureusement, c’est arrivé
au cours de toutes les guerres, surtout durant la Seconde Guerre Mondiale. Beaucoup d’intellectuels, philosophes
et poètes se sont donné la mort, ne supportant pas ces incommensurables violences et vulgarités. Le suicide de Fouad est sa seule réponse, c’est comme si le monde entier mourait. Cet acte est une représentation de toutes les horreurs de la guerre.
Le personnage d’Attilio, en revanche, accomplit un acte à mon sens complémentaire
: sauver la vie de son aimée, Vittoria. Et l’amour le sauve, lui aussi.
C’est vrai, Attilio est attaché à la vie parce qu’il est amoureux de Vittoria. Quand on aime, c’est comme si on naissait pour la première fois. Il a peur de la mort, mais l’amour lui donne la force de surmonter cette crainte. Attilio est sous l’emprise de l’amour, le sentiment le plus révolutionnaire au monde. Chacun de nous peut vaincre n’importe quelle guerre pour défendre ce à quoi il tient profondément.
Fouad dit dans le film : “Le monde a commencé sans l’homme et il terminera sans lui”, alors qu’Attilio met l’homme au centre de sa vision.
En citant Lévi-Strauss, Fouad offre une analyse anthropologique et non pas idéologique de la
nature humaine. Son discours est universel : pourrait-on nier que la guerre est la passion la plus profonde des hommes depuis l’existence du monde ? C’est dans le coeur des hommes que naît la guerre. C’est aussi vrai qu’Attilio aime profondément la vie.
Si vous deviez imaginer le film dans une forme littéraire, s’agirait-il plutôt
d’une élégie à l’amour ou d’une satire sur la société ?
C’est sans hésitations un film sur l’amour ! Un amour, comme le dit Racine, qui serait une bête féroce qui se colle à ton dos, te dévore et t’emporte avec la violence d’un cheval emballé. Le personnage est guidé par la folie : il aime cette femme et va en enfer pour elle. Comme Orphée qui cherche Eurydice aux enfers, comme La belle au bois dormant, comme dans tous les contes où l’homme doit surmonter toutes sortes d’épreuves pour sauver son aimée.
Il y a plusieurs citations de poètes dans le film : Neruda, Hikmet, Montale, Eluard... Selon quels critères avez-vous choisi et utilisé les textes ?
Il y a des citations directes, mais j’ai souvent utilisé des vers pour parler en prose. C’est comme lorsque Visconti voulait qu’il y ait des vrais bijoux dans des tiroirs toujours fermés. Ses comédiens étaient supposés mieux jouer en sachant qu’il y avait des vrais bijoux à l’intérieur. Dans plusieurs répliques de mon film il y a des poèmes cités et ils sont comme les bijoux chez Visconti : ils sont essentiels, même si on n’en connaît pas la source.
Le film a un côté onirique…
On ne peut pas parler de poésie, ou d’ailleurs de tout autre art, sans parler des rêves. Le rêve est la racine de toute création et c’est la chose la plus noble que nous possédons. Victor Hugo disait que les
poètes sont dans les nuages. Mais dans les nuages, il y a aussi les éclairs ; en effet, les poètes sont “chargés” de
violence, ils ont des orages dans leurs poches. Chaque nuit, Attilio rêve de Vittoria. La dimension onirique du film, mêle ainsi, réel et cauchemar.
Il y a une scène dans le film qui évoque un tableau de De Chirico : Une
statue décapitée, au centre d’une place...
Il pourrait s’agir de De Chirico ou de Dalì, mais aussi d’un dessin d’enfant car les lignes sont très
simples. J’aime beaucoup l’émotion de ces deux pauvres poètes qui discutent de la vie comme chacun
d’entre nous peut le faire. C’est pour moi un des moments les plus émouvants du film. Sous un ciel
bombardé, tandis que nous sommes assis sur la tête d’un dictateur, statue décapitée qui symbolise le néant, Jean Reno me dit que Dieu, de temps en temps, retourne sur terre pour regarder d’en bas le ciel étoilé... Tout cela me paraissait avoir une force énorme.
Parlons de vos collaborateurs sur le film. Il y en a qui sont parmi vos complices depuis longtemps, comme Nicoletta Braschi, Nicola Piovani, Vincenzo Cerami. D’où vient le choix de Jean Reno ?
C’est comme ce qui a impulsé le film : un désir. Jean Reno est un des visages les plus cinématographiques que j’aie jamais vu. Quoi qu’il fasse, même dans la réalité, ça devient du cinéma. Je suis resté ébahi par la puissance et la force de son visage et de son regard, c’est une chose rare! Pour lui qui a toujours fait des films d’action, ce personnage de poète, si perdu, est à l’opposé de ses personnages d’hommes forts. Cependant, Fouad est probablement le personnage le plus fort et le plus puissant qu’il ait jamais interprété.
Comment lui avez-vous proposé le rôle ?
Un soir, j’étais en train de chercher quelqu’un pour le rôle. Sur une chaîne italienne, je suis tombé sur Jean Reno qui disait : “J’aimerais travailler avec Roberto Benigni”. Alors je suis allé le rencontrer à Paris, et ce n’est pas facile puisque c’est une star internationale, une star dans le sens le plus noble du terme, de celles qui manquent au cinéma aujourd’hui. Je lui ai raconté dans mon français imparfait l’histoire du film. Je ne sais pas s’il a bien compris l’histoire. En tout cas, avant que je termine, il m’a dit : “Je suis là”, sans avoir lu le scénario. Comme un poète, il a signé en trois mots.
A-t-il apporté quelque chose à son personnage que vous n’aviez pas prévu ?
Absolument ! Au début, j’avais pensé à quelqu’un de beaucoup plus âgé. Choisir Jean m’a fait
réécrire tout le scénario. Il m’a donné une grande force et beaucoup d’idées parce que c’est quelqu’un qui a une sagesse infinie et qui aime énormément la vie.
Comment situeriez-vous ce film par rapport à vos autres réalisations ?
C’est le plus beau !
Pour vous, s’agit-il d’un film idéologique ?
Non, les films idéologiques entrent par l’esprit et quand un film entre par là, il en sort le jour suivant. Ce film entre par le coeur et le coeur est le noyau le plus profond de l’esprit.