MUNICH se déroule sur trois plans distincts : la
tragédie des J.O., couverte en direct par les médias du
monde entier ; le monde secret et ténébreux du Mossad ;
le vécu intime des cinq tueurs.
Pour capter visuellement ces diverses sphères, Spielberg
se tourna une fois de plus vers Janusz Kaminski,
directeur photo de ses 9 derniers films.
« Nous avons tous notre propre vision de ces événements
», souligne Kaminski. « Même ceux qui n’ étaient
pas nés à l’ époque en ont vu des bribes à la télévision,
les ont étudiés dans les livres d’ histoire ou en ont capté
l’écho à l’ occasion d’ événements récents. Et chacun a pu
en mesurer l’ importance. »
Kaminski commença, comme d’ habitude, par réaliser
une série de tests pour établir la lumière qui convenait
le mieux à l’ ambiance intense et hautement chargée
du film. L’ un des enjeux consistait à donner un écho
actuel à certains thrillers « paranoïaques » des années
soixante-dix, contemporains du drame de Munich.
Janusz Kaminski :
« À ce stade de notre relation, Steven et moi avons à
peine besoin de dialoguer. Il a confiance en mon jugement
et je connais ses préférences esthétiques. Nous évoquons
donc surtout ce dont nous ne voulons pas, mais c’ est principalement
à moi qu’ il revient de définir le style visuel.
C’ est ainsi que je me suis rendu à Paris en 2004 et ai testé
divers objectifs, combinaisons chromatiques, filtres, lumières
et traitements chimiques appropriés au film.
« L’ action de MUNICH se déroulant dans 8 pays,
j’ ai décidé de doter chacun d’ une apparence et d’ une
palette spécifiques. Ainsi chaque contrée présente-t-elle
un visage particulier, même si l’ essentiel du film fut
tourné à Malte et en Hongrie. Les scènes du Moyen-
Orient, par exemple, sont plus colorées, plus chaudes,
plus ensoleillées. Lorsqu’ on quitte cette partie du monde
pour Paris, Francfort, Londres ou Rome, les couleurs
sont globalement plus froides et plus estompées – ce qui
n’ empêche pas d’ attribuer à chacune de ces villes une
physionomie particulière. »
L’ évolution psychologique des personnages se traduit
par des changements d’ ambiance marqués, notamment
par le biais de traitements chimiques qui creusent
et accentuent les ombres à mesure que grandissent les
doutes et le désarroi de l’ équipe.
En outre, chaque assassinat est filmé dans un style
différent.
Steven Spielberg :
« J’ y tenais car chacun représente pour ces cinq hommes
une expérience nouvelle. Le regard qu’ ils portent sur
leur action évolue, la dynamique du groupe change, de
même que la façon dont les tueurs se perçoivent les uns
les autres ou se jugent eux-mêmes. Le stress, l’ angoisse et
la pression montent et c’ est ainsi que chaque mission se
déroule dans une atmosphère différente. »
Le choix des objectifs fut influencé par le désir de
Spielberg de renouer avec l’ esthétique percutante et réaliste
de certains films des années soixante-dix, comme
FRENCH CONNECTION, À CAUSE D’ UN ASSASSINAT
ou LES 3 JOURS DU CONDOR : « Steven a insisté à juste
titre pour que nous utilisions le zoom, si répandu alors
qu’ il est presque une signature du cinéma de cette époque
», souligne Kaminski.
L’ un des principaux défis, pour l’ ensemble des
acteurs et techniciens, a été de recréer la prise d’ otages
des J.O. avec la précision et la tension dramatique voulues.
Ces scènes ouvrent le film, puis sont développées
plus en détail dans les retours en arrière qui émaillent le
film, associant documents d’ époque et recréation.
« J’avais besoin de ces réminiscences pour ancrer
l’ histoire et rappeler périodiquement ce qui avait déclenché
les représailles », explique le réalisateur.
La recréation du drame fut une épreuve pour tous.
Steven Spielberg :
« Imaginez un peu la difficulté. J’ ai engagé des
Arabes pour jouer les Palestiniens et des Israéliens pour
interpréter les otages juifs et tous ont pris ce tournage
et leur rôle très à coeur. Il en résulta une expérience
émotionnelle très forte, durant laquelle je me suis moins
soucié de technique que de tenir les acteurs. Ce furent
deux semaines très délicates à gérer. »
Kaminski adopte pour la séquence d’ ouverture une
approche totalement réaliste, « avec une image quasi
décolorée, un peu plate », mais, pour les flashbacks, il
recourt à la technique de développement « skip bleach »
qui donne « une image granuleuse, dure, angoissante,
très différente ».
Et Spielberg de préciser : « Le « skip bleach » est
particulièrement efficace dans ce film car il signale d’ emblée
le passage aux réminiscences et visions subjectives
d’ Avner. »
Janusz Kaminski :
« La violence est traitée sans détours dans MUNICH,
comme dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN. Le film
s’efforce de traiter d’ un sujet très sérieux avec maturité et
objectivité. Mais c’ est aussi un suspense qui demandait
des mises en place inhabituelles. Steven a réalisé des
séquences d’ action étonnantes où le suspense monte en
l’ espace de trois plans. Un coup de zoom, un reflet sur
une vitre, une voiture qui sort brusquement du champ
lui suffisent à faire naître la tension.
« Quant à moi, mon travail a été, comme toujours, largement
influencé par celui du chef décorateur – en l’occurrence
l’ excellent Rick Carter – et de la chef costumière… »
Décors et Costumes
L’ action de MUNICH se déroule au début des années
soixante-dix, à travers de nombreux pays d’ Europe et du
Moyen-Orient. Pour créer commodément quelque 120
décors, la production avait besoin d’ une « base » lui offrant
une grande diversité de paysages et d’ atmosphères.
Spielberg et son chef décorateur, Rick Carter, trouvèrent
l’ essentiel de ce dont ils avaient besoin en Hongrie
et à Malte. Budapest leur offrit des répliques parfaites de
près d’ une dizaine de villes d’ Europe du nord et Malte
les décors de la quasi-totalité des séquences situées en
Israël, à Chypre, au Liban, en Grèce, en Italie, en Espagne
et en Palestine.
À Malte, l’ équipe utilisa notamment : l’ antique Fort Riscali
et ses baraquements pour en faire un camp de réfugiés palestiniens
des environs de Bethléem ; une place de la capitale,
La Valette, pour la scène du café romain ; un ancien quai pour
une réplique de Beyrouth ; différentes résidences privées pour
les scènes de l’appartement d’ Avner, de la résidence de Golda
Meir et de la villa espagnole de Salameh.
À Budapest, Carter et son équipe trouvèrent tous les décors
naturels leur permettant de recréer une rue de Londres,
un boulevard parisien, un quai de Hoorn (Pays-Bas) et une
péniche, un café romain, etc. « Le Boulevard Andrassy, qui
part de l’ Opéra de Budapest, m’ a offert la meilleure réplique
possible de Paris », explique Carter. « Et le plus beau, c’ est
que celle-ci se situait… à une centaine de mètres du meilleur
des décors romains ! »
Avant le tournage, Rick Carter est allé dans chacune
des villes où se déroulerait un assassinat pour s’imprégner
pleinement de leurs ambiances.
Rick Carter :
« MUNICH fait partie de cette série de films que
Steven a consacrée à la guerre et ses conséquences. Mais,
cette fois, tout est centré sur le drame et les dilemmes des
cinq personnages. J’ ai le sentiment que Steven a trouvé
cette approche nouvelle et libératrice. On aurait dit qu’ il
opérait un grand retour au cinéma des années soixantedix.
»
Carter tenta cependant d’ éviter les clichés visuels de
cette période pour mieux cerner chacune des cultures avec
lesquelles l’ équipe se trouve en contact :
« Nous avons tenté de mettre dans chaque séquence un
indicateur précis du lieu, de l’ époque, de l’ ambiance générale
du pays concerné. Sommes-nous en un lieu intemporel – un
petit village de pêcheurs chypriote, par exemple – ou dans une
métropole en proie à des changements sociaux et politiques ?
Notre plus grand souci aura été de refléter l’ extrême diversité
de ces atmosphères. »
La palette chromatique évolue au fil des déplacements des
cinq protagonistes, hormis une constante : le rouge. « Cette
couleur, omniprésente, vous rappelle de façon subliminale que
le sang coule dans les deux camps. »
Des affiches de ROMA, L’ AUTRE, LES QUATRE MALFRATS
et L’ ASSASSINAT DE TROTSKI parsèment les rues.
Autre hommage au cinéma de l’ époque : Avner et Louis
se promènent sur un marché en plein air, en contrebas de
l’ immeuble de la rue de l’ Alboni immortalisé par DERNIER
TANGO À PARIS.
Plusieurs scènes furent donc tournées dans l’ atmosphère
inimitable de Paris, ainsi qu’ à Brooklyn, autre décor mythique
impossible à dupliquer sous quelque latitude que ce soit.
Pour la chef costumière Joanna Johnston, l’objectif était
d’ attribuer un style distinct à chacun des cinq exécuteurs,
propre à refléter leurs différences d’âges, d’ origines et de
caractères.
Joanna Johnston :
« Carl, personnage méthodique, clairvoyant et doté
d’ un solide sens pratique, affectionne les couleurs neutres.
Ses vêtements, d’ allure stricte, ont toujours des plis
impeccables. Robert, plus artiste, plus poète, plus sensible,
s’ habille dans des tissus moelleux aux couleurs plus
chaudes. Hans l’ antiquaire, l’ aîné du groupe, affiche un
style traditionnel. Steve est le plus cool, le plus sexy, avec
ses blousons de cuir dernier cri et ses chemises cintrées.
Steven se référa en ce qui le concerne à Steve McQueen.
« Quant au style d’ Avner, il évolue au fil de l’ histoire,
à mesure que celui-ci perd son self-control. Au départ, il
a des tenues très structurées, colorées et aux lignes claires,
puis ses contours deviennent flous et les chaudes couleurs
de son pays natal s’ estompent. Le nord et ses ombres
profondes laissent sa marque en lui, en même temps que
s’ accroissent ses doutes et ses soupçons. À New York, Avner
se retrouve finalement en jeans – une touche de modernité
qui lui aurait semblé incongrue quelques mois plus tôt.
« En accord avec le travail de Rick, chaque pays visité
affiche sa propre palette vestimentaire : des tissus très
variés et des couleurs chaudes à Tel Aviv, des teintes plus
froides et des styles plus neutres à mesure qu’ on remonte
vers le nord. Tout cela a été méthodiquement défini.
Nous avons créé nous-mêmes environ 85 % des costumes
dans un esprit européen et sophistiqué, très éloigné de la
vision cliché des années soixante-dix. On croit parfois
que cette période s’ abandonna à un délire vestimentaire,
alors qu’ en réalité, l’ Europe restait fidèle à son élégance
traditionnelle. »
Kathleen Kennedy :
« Rick Carter et Joanna Johnston ont fait un travail
remarquable, discret et efficace, en vue de capter l’ esprit
du temps, et de contribuer à l’ approche réaliste de Steven.
MUNICH, au même titre que LA LISTE DE SCHINDLER
ou IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN, a pour base
des événements réels et il me semble que nous l’ aurons
réussi s’ il donne envie aux gens du monde entier d’ en discuter
et d’ en débattre ».