L’histoire tourne autour de Sandro, un garçon de douze ans, issu d’une famille aisée
de Brescia, petite ville du nord de l’Italie. Son père, Bruno, est un petit entrepreneur
et sa mère Lucia travaille à son tour dans l’administration de l’entreprise familiale.
Lors d’une croisière en voilier dans la Méditerranée, Sandro tombe à l’eau en pleine
nuit. Lorsque les autres s’en rendent compte et rebroussent chemin, ils ne parviennent
pas à le retrouver et se rendent compte avec horreur que l’enfant a dû se noyer.
Mais Sandro est parvenu à se sauver.
À bout de forces, il est repéré par un bateau d’immigrés clandestins. Défiant la colère
des passeurs qui voudraient filer sans s’arrêter, un passager plonge et le ramène à
bord. C’est Radu, un jeune Roumain de dix-sept ans qui voyage en compagnie de sa
petite soeur, Alina.
Pour Sandro, c’est le début d’un aventureux voyage de retour vers l’Italie. La rencontre
avec les autres passagers - le groupe hétérogène d’immigrés, les passeurs, les deux
Roumains avec lesquels il se lie d’amitié - offre à Sandro l’occasion de découvrir un
monde complètement différent et de mesurer sa capacité d’adaptation. Il apprend
ainsi à partager l’eau, à se réchauffer en se serrant contre les autres, à subir les abus
de pouvoir du plus fort, à mordre comme un animal qui doit se défendre.
Le bateau parvient enfin à atteindre les côtes italiennes et Sandro peut retrouver ses
parents. Mais à l’intérieur de lui quelque chose a changé ; le voyage l’a mis à l’épreuve.
Après s’être mesuré à la solitude, à la peur, aux attentes et aux désillusions, Sandro
a maintenant dépassé la «ligne d’ombre» qui sépare l’adolescence du monde des
adultes. Une fois ce seuil franchi, rien ne sera plus comme avant.
Marco Tullio Giordana réalisateur:
Mes derniers films se déroulaient tous dans les années
1970 : PASOLINI, LES CENT PAS, et une grande partie de
NOS MEILLEURES ANNÉES se passaient également durant
ces années-là, que je considère d’ailleurs comme la préparation,
une sorte de «laboratoire» de l’Italie d’aujourd’hui. Je voulais
faire un film sur le présent, et j’ai pensé m’inspirer de l’un
des phénomènes qui nous concernent le plus : l’irruption des
immigrés dans notre vie. Ce phénomène a changé considérablement
la physionomie de nos villes et le tissu de nos relations. Je
voulais raconter notre capacité, ou incapacité, à affronter leur
présence. J’ai demandé à Sandro Petraglia et Stefano Rulli de
m’aider à développer cette idée. Nous pensions avoir besoin
d’un point de vue «innocent», de quelqu’un qui regarde les
migrants en dehors des schémas du racisme ou de la solidarité
de façade, un regard dépourvu d’idéologie. C’est pour cela que
le protagoniste est un adolescent, un enfant qui n’est pas encore
en proie aux préjugés et qui se retrouve exposé à toutes les
suggestions. Durant la phase très délicate de la croissance,
Sandro s’interroge sur la sexualité, sur l’avenir, sur ce que sont
ses parents. Il commence à être critique et à ne plus accepter les
choses comme elles lui sont (ou ne lui sont pas) racontées.
En Italie, nous ne connaissons la province du Nord que par
l’autoportrait vaguement pittoresque dressé par les militants de
la Ligue. Moi je suis du Nord, de Crema, une ville à quelques
kilomètres de Brescia. Ce paysage, ces personnes, ces tics, je les
connais bien et je les aime, je n’en suis pas scandalisé. Je connais
toutes les frustrations des gens du Nord, les ingénuités, les
vulgarités, mais je connais également leur grande énergie,
l’envie de faire, la générosité. Brescia a été la première ville à
faire face à l’immigration, ce qui lui a donné de l’avance sur le
reste de l’Italie. Elle avait besoin des étrangers pour remplacer
ses ouvriers. Les Italiens ne voulaient plus aller à l’usine. Sans les
étrangers, beaucoup de petites et moyennes entreprises
auraient fermé leurs portes. Brescia a dû se poser le problème
de l’accueil et de l’intégration des immigrés qui se sont opérés
avec d’énormes difficultés de cohabitation et de rejet. Mais le
tissu de la ville a résisté et a fait face à cette urgence. À Brescia,
le taux de chômage est de 2%, le plus bas d’Europe. Il nous
semblait intéressant que notre Sandro ait vécu des expériences
avec des étrangers, qu’il les connaisse déjà et ne manifeste pas
la même inquiétude que quelqu’un qui se trouverait confronté
pour la première fois à des immigrés.
Sandro voit les immigrés à l’école, à l’usine, mais pour lui c’est
un peu comme s’ils étaient un prolongement des machines ou
des bancs de l’école. On perçoit même - dans son rapport avec
son camarade de classe Samuel - une sorte de rivalité. Il existe
en effet une forme de cohabitation avec les étrangers mais
certainement pas une intégration culturelle. L’idée qu’il puisse
apprendre quelque chose d’eux, qu’il puisse en avoir des révélations,
ne l’effleure même pas. Qu’arriverait-il si le fils d’un petit
entrepreneur se retrouvait soudain en pleine mer sans le
moindre espoir de se sauver et était finalement recueilli par un
bateau d’immigrés clandestins ? Comment raconter, non pas les
choses que l’on a l’habitude de voir à la télévision - les débarquements,
les forces de l’ordre, les organisations humanitaires -
mais leur voyage, les risques auxquels ils s’exposent, les dynamiques
mises en place par leur cohabitation forcée.
Naturellement, je ne prétends pas être l’un d’eux, savoir raconter
tout cela comme ils sauraient le faire. Mon point de vue est
condamné à rester extérieur, il ne peut être que celui de Sandro,
qui partage un morceau de leur histoire mais qui n’est pas -
et ne sera jamais - l’un d’entre eux.
Le livre de Maria Pace Ottieri qui a donné le titre au film,
«Migranti» de Claudio Camarca, un petit essai de Giuseppe
Mantovani, qui s’intitule «Intercultura»… et naturellement le
cinéma ont été mes principales sources d’inspiration. Même si
cela n’est pas fait de manière explicite, il y a des échos
d’ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO de Roberto Rossellini ou de
LES ENFANTS NOUS REGARDENT de Vittorio De Sica. La
promenade finale du jeune garçon dans la «Corée» milanaise est
un peu, à l’horizontale, la promenade que le petit Edmund fait,
verticalement, dans ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO, avant de
se jeter dans le vide. Comme dans NOS MEILLEURES
ANNÉES il y a également quelque chose de Truffaut - cité ici à
travers un thème musical composé par Georges Delerue pour
LA PEAU DOUCE - parce qu’il a été l’un des rares auteurs qui
ait su raconter la fragilité de l’adolescence et les traumatismes
du passage vers la maturité.
Pour le rôle de Sandro, le personnage principal, il y avait différents
candidats. Les enfants - si on accepte de les seconder -
sont toujours très bons. Matteo Gadola avait peut-être quelque
chose de plus. Je ne sais même pas si je dois essayer de définir
ce quelque chose, je ne voudrais pas créer en lui des attentes,
alors qu’il serait peut-être plus juste de le laisser à sa vie d’adolescent,
avec sa musique, sa console de jeux et ses amis. Matteo
Gadola a la structure mentale d’un adulte, pas d’un adulte
quelconque (j’en connais beaucoup qui en sont dépourvus) mais
d’un adulte très responsable de l’entreprise dans laquelle il a
décidé de se lancer. C’est une personne loyale et orgueilleuse.
À aucun moment sur le tournage, il ne s’est comporté comme
«un gamin». Il n’a pas fait de caprices et il ne s’est jamais retranché
derrière son jeune âge. C’est un collègue de travail sérieux,
précis, très exigeant avec lui-même. On dirait le portrait d’un
petit monstre, mais pas du tout : Matteo est un garçon gai,
sociable, spirituel et avec la langue bien pendue. C’est un vrai
compagnon de travail.
Je tenais beaucoup à Adriana Asti, et elle a fait preuve d’une
grande attention en acceptant d’apparaître dans le film juste
quelques minutes. Je souhaitais aussi travailler avec Andrea
Tidona. J’aime collaborer avec des acteurs que je connais bien.
Je n’avais pas pensé tout de suite à engager Boni. Je lui avais
juste demandé s’il pouvait venir avec moi à Brescia pour donner
la réplique pour les bouts d’essai du rôle du petit Sandro. Alessio
est originaire de cette région, il en parle le dialecte, il connaît
cette réalité mieux que moi. Je me suis tout de suite rendu
compte qu’il était extrêmement crédible dans le rôle du père, un
rôle qui semblait lui être écrit sur mesure. J’avais vu Michela
Cescon dans PREMIER AMOUR de Matteo Garrone et je
l’avais beaucoup appréciée, une véritable révélation. Mais où se
cachent donc ces comédiens si sensibles, dotés d’une telle
épaisseur, d’une telle profondeur ? Au théâtre, voilà où ils se
cachent. J’aime travailler avec des comédiens qui connaissent la
scène. C’est peut-être banal, mais je sens qu’ils ont quelque
chose de plus. Je l’ai choisie sans même faire de bout d’essai.
Elle a ajouté à son personnage une veine de folie surréaliste,
qu’elle s’est inventée, qu’elle a sorti de son chapeau de prestidigitateur.
J’essaie toujours de ne pas enfermer les acteurs, de les
laisser libres d’ajouter des choses. Un film devrait donner l’idée
de la vie réelle, pas du canevas parfait, de l’artifice du démiurge,
telle Minerve sortant de la tête de Jupiter. La meilleure réalisation
est celle qu’on ne voit pas.
Dans le scénario, les deux jeunes immigrés étaient Moldaves. Je
n’ai pas réussi à en trouver de convaincants et à la fin j’ai élargi
la recherche à d’autres nationalités. J’ai commencé à voir des
Albanais, des Monténégrins, des Kossovars, prêt à réviser le
scénario dans ce sens. À la fin, j’ai choisi un jeune Roumain,
Vlad Alexander Toma. Il me semble qu’il avait, non seulement
le physique du rôle, mais aussi une sensibilité hors du commun,
bien qu’il n’ait jamais joué auparavant. Esther Hazan, en
revanche, est italienne, même si son père est égyptien. Au
début, j’avais peur qu’elle ne soit pas crédible dans le rôle d’une
petite Roumaine. Mais je dois dire que dès les premiers rushes,
sa grâce, si angélique et troublante, a convaincu tout le monde.
Dès le début, j’ai pensé utiliser peu de musique. Bien qu’elle
représente pour moi un créateur de liens extraordinaire, j’ai
pensé qu’il fallait souligner les bruits de l’environnement : le
trafic, les machines, les craquements du bois, le vent, l’air, le
bruit de la mer. J’ai résisté à la tentation d’utiliser de la musique
«ethnique» car cela me semblait trop évident. J’ai repris la
musique d’autres films : LA PEAU DOUCE de François
Truffaut (musique de Georges Delerue) et LA LEÇON DE
PIANO de Jane Campion (musique de Michael Nyman). La
chanson d’Eros Ramazzotti joue un rôle crucial. Alina la chantonne
sur le bateau. Et c’est cette même chanson qui guide
Sandro dans la fabrique abandonnée, un peu comme la voix
de Doris Day dans L’HOMME QUI EN SAVAIT TROP.
Ramazzotti est très connu en dehors de l’Italie ; il est donc tout
à fait plausible qu’une jeune Roumaine connaisse cette chanson
par coeur. L’idée est née durant le tournage. J’ai demandé à la
petite Esther de la chanter pour elle-même, comme si ces notes
condensaient toutes les illusions qui l’ont conduite à quitter
son pays pour venir en Italie.