Il était une fois un Royaume où la danse était bannie depuis de
longues années.
Malgré l'interdiction de son père, la jeune princesse Aurore ne cesse de
danser sous le regard émerveillé et complice de son petit frère Solal.
Elle est la grâce incarnée.
Afin de sauver le royaume de la faillite, le Roi est obligé de marier sa
fille à un Prince fortuné ; il organise trois bals somptueux aux couleurs
du monde.
Apprenant ses desseins, la Reine tente alors de s'opposer à son mari
afin que sa fille puisse épouser l'homme qu'elle aime, le peintre du
Royaume, qui n'a pour lui que son art.
Aurore devra choisir entre la Couronne et son Amour, gardant toujours
à l'esprit le conseil de sa mère :
“N'oublie pas de danser, même si tu es triste”…
Entretien avec
NILS TAVERNIER:
Comment est né ce film ?
Depuis des années, j'ai développé un certain
nombre de projets de fiction que j'ai abandonnés,
parce que je n'en étais pas vraiment amoureux,
mais je me suis en revanche accroché à Aurore.
C'est souvent a posteriori que je comprends
pourquoi j'ai réalisé tel ou tel film. Ce que je peux
dire, c'est que je souhaitais tourner un film onirique autour de la danse, en assumant pleinement
mon envie d'esthétisme - ce qui est bien sûr plus
difficile à réaliser sur le documentaire d'investigation. Je voulais travailler le moindre plan, à la
manière d'un peintre. Dans le même temps, j'ai
cherché à tourner un conte dont la dramaturgie,
de manière sous-jacente, soit totalement
contemporaine.
Qu'est-ce qui vous attirait dans le conte de fée ?
Le conte me permettait d'avoir plusieurs niveaux
de lecture. Je voulais, par exemple, montrer comment le roi est déstabilisé par le corps mouvant
de sa propre fille. Parallèlement, je souhaitais
raconter une histoire d'amour extrêmement
accessible - aussi accessible que le mode de narration et la chorégraphie. C’est un film sur la liberté
d’expression.
Aurore est un film qui vous ressemble…
Je pense oui ! Nils est le prénom d'un personnage
de conte qui n'aime pas beaucoup les adultes -et
je pense que je lui ressemble , malgré mon âge et
mon air de baroudeur ! Le fait d'avoir beaucoup
travaillé autour de la danse m'a donné envie
d'adopter une structure proche du ballet classique et de construire le récit autour d'une série de
chiffres, comme le trois par exemple : il y a trois
bals, Aurore ne peut aller que trois fois dans le
monde des nuages et le film comporte trois
actes.
Comment s'est passée l'écriture du scénario ?
J'ai commencé à écrire avec Marjolaine Nonon
qui m'a aidé à formuler mes idées et qui m'en a
donné d'autres, comme l'envie de devenir peintre
du petit frère, par exemple. C'est avec elle que j'ai
élaboré toute la structure narrative et la circulation de l'information entre les personnages. Avec
Marc Quentin, nous avons ensuite donné davantage de chair au scénario : c'est lui qui a notamment eu l'idée du conseiller du roi. Enfin, Jean
Cosmos m'a apporté quelques dialogues formidables et une "couleur" particulière.
Aurore est un film sur la pureté des êtres.
Je suis entouré de gens très purs et ce sont des
êtres que j'aime et qui m'intéressent. Il n'y a pas
vraiment de morale dans Aurore, mais s'il devait
y en avoir une, ce serait “Va vers tes rêves et tes
envies.” Tous mes documentaires ont un rapport
direct avec l'engagement politique : quand je
tourne un film sur le trafic d'enfants esclaves
entre le Mali et la Côte d'Ivoire, je le fais pour tenter de leur venir en aide. Cela m'a pris beaucoup
de temps d'accepter l'idée que je pouvais réaliser
une oeuvre romantique et esthétique qui puisse
être aussi un acte politique. Montrer de la pureté
chez les êtres relève, pour moi, d'un acte politique.
C'est aussi un film sur le rituel, que l'on songe
aux rituels observés dans le royaume, à celui de
la danse ou du mariage arrangé.
J'ai beaucoup besoin de cadres. J'ai d'ailleurs
commencé par travailler comme cadreur et chef-
opérateur et le fait d'avoir une structure très
marquée m'aide considérablement, y compris dans
mes documentaires où j'ai tendance à minuter et
à écrire chaque séquence. Ce besoin de rigueur
n'entame en rien la liberté et la possibilité, par
exemple, que la fée puisse se transformer en
oiseau…
La discipline extraordinaire dont font preuve
les danseuses de Tout près des étoiles fait penser au mode de vie coercitif de la princesse
d'Aurore…
On retrouve effectivement des thèmes de mon
documentaire car Aurore est un film sur l'enfermement et la dépendance : il s'agit de trouver
une liberté dans un cadre proche de l'étau. Sur le
plan de la mise en scène, cela s'est traduit par un
recours quasi exclusif aux optiques fixes. Quant
aux personnages, ils sont tous pris à leur propre
piège : le piège d'un désir de liberté flamboyante
pour Aurore, le piège de la reine qui s'est enfermée elle-même et qui en meurt ou le confinement
du roi, piégé par sa naissance et sa fonction.
Parlons de la danse. Pourquoi avez-vous choisi
Carolyn Carlson pour régler la chorégraphie de
Margaux Chatelier ?
J'avais besoin d'une chorégraphe qui puisse avoir
un vrai regard sur l'évolution de la danse d'Aurore,
à mesure que progresse l'histoire. Je ne voulais
pas que la princesse danse de la même manière
au début et à la fin du film. Je souhaitais d'autre
part qu'elle ait des mouvements issus du classique, tout en étant d'une grande liberté. Carolyn
Carlson a elle-même une formation classique,
mais elle a un rapport de grande intimité avec le
corps des danseurs : elle aime leur faire porter
des T-shirts amples dans lesquels le vent peut
s'engouffrer, et on a joué avec cette dimension-là.
En revanche, je n'étais pas à la recherche d'une
perfection absolue des mouvements d'Aurore : la
princesse a appris la danse toute seule et sa chorégraphie n'est donc pas censée refléter l'académisme de l'Opéra de Paris !
Carolyn Carlson a-t-elle eu du mal à répondre
à vos attentes ?
Ce qui a été difficile pour elle, c'était de s'adapter
au rythme que je lui imposais. Au départ, l'idée de
se mettre au service de la mise en scène lui semblait difficile, mais elle a peu à peu compris ce
que je recherchais : par exemple, pour la
séquence dans les nuages, il fallait que le numéro
de danse soit assez ramassé et ne dépasse pas-
deux minutes trente. Car, en définitive, la danse
fait partie intégrante de la narration, mais le film
n'est en aucun cas la captation d'un spectacle
chorégraphique.
Comment avez-vous choisi Margaux Chatelier
pour le rôle titre ?
J'ai effectué un très important casting et j'ai
abouti, en dernier lieu, à l'Ecole de danse de
l'Opéra de Paris. Car j'étais bien conscient que ce
serait plus facile de tourner avec une majeure,
mais les jeunes filles que j'ai auditionnées me
semblaient avoir un rapport à la séduction dans
leur manière de danser qui ne me convenait pas
pour le rôle. Margaux Chatelier possède une fraîcheur dans ses mouvements et, surtout, elle
n’était jamais dans la séduction. Ce que j'aimais,
c'est que ses gestes sont ceux d'une jeune fille à
l'attention de son petit frère : peu à peu, elle évolue avec son corps et comprend l'impact que son
mouvement peut susciter chez un homme. Quand
Carolyn Carlson l'a vue, elle a été immédiatement
convaincue qu'elle était le personnage.
La séquence de butô est assez terrifiante et
semble annoncer la mort de la mère.
Absolument. Il faut voir que le butô a servi de travail artistique et cathartique aux Japonais après
le bombardement d'Hiroshima : la confrontation à
la mort au quotidien a suscité une posture esthétique et philosophique, dont le butô - qui mêle la
mort et la renaissance dans un seul mouvement
est issu. Pour moi, cette danse est intimement
rattachée à la psychologie d'Aurore. Autant le
premier bal est extrêmement sensuel, autant le
deuxième annonce le départ de la reine. Dans le
butô, on éprouve d'abord une répulsion, puis une
fascination qui force à nous confronter à la mort.
Du coup, lorsque la mère est très malade, je ne
voulais pas que sa fille pleure, mais qu'elle
accepte l'idée qu'elle est en train de mourir.
Comment avez-vous travaillé les décors et les
costumes ?
Dès le départ, je tenais à une unité fusionnelle
entre les différents espaces, qu'il s'agisse de la
prison, du grenier, du château ou du monde des
nuages. C'est pour cette raison que la végétation
entre à l'intérieur du château. C'est aussi pour cela
qu'il y a de la fumée dans le grenier - ultime
emplacement où les nuages peuvent s'infiltrer
et que l'aspect vaporeux des nuages se retrouve
sur l'ensemble des tissus : on a le sentiment que
les rideaux ou les taies d'oreiller se répandent littéralement sur le sol… De même, les chandeliers
et les lustres sont recouverts de tulle blanc.
L'ensemble des décors a été conçu en fonction des
couleurs des costumes. Par exemple, la robe de
la reine comporte un peu de bleu turquoise, qui
évoque les yeux de Carole Bouquet, mais aussi les
murs de la chambre. Les liserés dorés du costume
du roi se retrouvent également sur le mur, etc.
Vous empruntez à plusieurs époques…
Oui, l'architecture est tantôt romane, tantôt gothique, tantôt Renaissance ! Lorsque la princesse
descend l'escalier pour trouver le conseiller, il
s'agit de deux escaliers tournés en deux lieux différents : l'un est roman, l'autre est gothique ! Nous
avons d'ailleurs tourné au château d'Ussé - de
style début de Renaissance - dont Perrault se
serait inspiré pour La Belle au Bois Dormant,
ainsi qu'à l'abbaye cistercienne de Royaumont…
Comment avez-vous travaillé les couleurs et la
lumière ?
Mes demandes en matière de lumière et de focales
étaient très précises, puisque je suis moi-même
chef-opérateur à l'origine. Je voulais des profondeurs de champ assez faibles et très peu de
lumière, à l'exception du monde des nuages. J'ai
été surtout influencé par des peintres comme
Gustave Moreau et Degas : ce dernier inscrit sou
vent au premier plan des amorces très importantes, pour donner le sentiment qu'il est à l'extérieur de la pièce et placer le spectateur en position de voyeur volontaire. C'est un dispositif dont
on s'est beaucoup servi sur Aurore.
Comment avez-vous choisi les interprètes du
roi et de la reine ?
J'ai rencontré Carole Bouquet à l'occasion d'une
série de films sur les enfants des rues que j'ai
produits et co-réalisés, et à laquelle elle a participé. J'ai ensuite eu envie d'écrire le rôle de la
reine pour elle. Il me fallait une très belle femme,
extrêmement élégante, et d'une grande douceur
avec les enfants. En outre, Carole possède une
gravité et une dramaturgie phénoménales qui
correspondaient en tout point au personnage.
Quant à François Berléand, je le connaissais
parce que j'avais déjà travaillé avec lui et je
savais que c'était un acteur facile à diriger et
sans rapports de force. Je voulais un comédien
qui accepte d'être démuni : il ne s'agit surtout pas
d'un rôle de guerrier qui a conquis le monde ! Il
possède aussi une part d'enfance et de fragilité
que je recherchais, tout comme Carole Bouquet
d'ailleurs.
Et Nicolas Le Riche ?
J'ai aussi écrit le scénario avec lui en tête, tout
en étant certain qu'il n'aurait jamais le temps de
participer au film ! J'avais d'ailleurs très peur de
l'appeler, et c'est Brigitte Lefèvre, directrice de la
danse de l'Opéra de Paris, qui m'a poussé à le
faire. Je lui ai ensuite fait passer des essais et il
était juste. Il me fallait avant tout un danseur
pour les scènes du monde des nuages, et surtout
pas un comédien à qui on apprenne à danser.
La musique tient une place extrêmement importante dans le film. Comment avez-vous procédé ?
Il ne s'agissait pas de coller des mouvements de
danse sur une musique, ni de coller une musique
sur des mouvements de danse. J'ai donc
demandé à Carolin Petit de construire sa musique
avec les chorégraphes pour atteindre une symbiose entre mouvement et musique. Ce travail a
duré près de douze mois.
Comment s'est passé le tournage ?
J'ai eu beaucoup de chance d'avoir en Emilie
Georges une productrice qui m'ait autant accompagné et soutenu, tant sur un plan artistique
qu'humain. Sur toutes les décisions artistiques,
nous nous sommes formidablement bien entendus. Elle n'a jamais cherché à prendre le pouvoir
sur la mise en scène et a constamment été à mon
écoute. Cela a été un véritable travail de collaboration. J'ai le sentiment qu'il y a eu une émulation
extraordinaire entre tous les techniciens, qui se
sont vus travailler ensemble et qui ont eu envie
de se dépasser.