La banlieue parisienne, un quartier de
Sarcelles appelé “La petite Jérusalem” car
de nombreux juifs y ont émigré.
Laura (Fanny Valette) a 18 ans, elle est
tiraillée entre son éducation religieuse et
ses études de philosophie, qui la
passionne et lui offre une autre vision du
monde.
Alors que sa soeur Mathilde (Elsa
Zylberstein) tente de redonner vie à son
couple, Laura succombe à ses premières
émotions amoureuses.
Notes d'intention:
J’ai commencé à écrire LA PETITE JÉRUSALEM à une période où je regardais avec
tendresse mon adolescence et les théories intellectuelles que j’élaborais alors
pour me prouver l’illusion de la passion amoureuse. Dès les premières versions
du scénario les personnages de Laura et Mathilde sont apparus : Deux soeurs qui
développent chacune face au désir un alibi différent, l’une la pensée, l’autre le
discours religieux. Pendant le film, elles questionnent la Loi, perdent leurs
certitudes et trouvent leur propre expression de la liberté et du désir.
J’ai essayé de laisser le sens le plus ouvert possible pour donner un espace au
spectateur, qu’il crée ses propres interprétations et que l’écran devienne un miroir.
Ce n’est pas un film didactique ou idéologique. Je ne donne pas de définition
précise de la liberté : chacune des deux femmes part de certitudes et entre dans
un questionnement. Je préfère créer à partir de mes doutes que de mes certitudes
et peut-être que la liberté signifie cela pour moi : se contenter d’être dans la
question sans essayer de chercher à tout prix des réponses.
Entretien avec KARIN ALBOU:
C’est un film qui se passe à Sarcelles, mais ce n’est pas ce qu’on appelle “un film de
banlieue”…
Il semble différent peut-être parce que le cinéma n’a pas vraiment montré les
différents visages de la banlieue avec toutes ses populations. Les Juifs, on les
imagine toujours vivant dans des quartiers typiques comme le Sentier, à Paris.
Mais il y a toute une population de Juifs originaires d’Afrique du Nord, qui s’est
retrouvé à Sarcelles ou à Créteil, dans des cités où on a regroupé tous les
immigrés quelle que soit leur religion.
Vous situez le film à une époque précise ?
2002, parce que c’est l’année où ont commencé, en France, les répercussions de
la deuxième Intifada. On savait qu’il y avait des insultes racistes dans la rue, que
des synagogues étaient incendiées…mais rien à la télé, ni à la radio. Il y avait une
peur diffuse, bien réelle. Ajouté à cela, il y a eu le choc de Le Pen au deuxième
tour des élections présidentielles. Les personnes pratiquantes devenaient une cible
potentielle évidente car leurs convictions religieuses étaient visibles dans leur
costume. Mais ce contexte, dans le film, est juste un cadre. C’est dans cet
environnement là que mes personnages vivent, mais ce que je veux raconter, c’est
avant tout l’histoire intime de deux soeurs...
L’axe du film, c’est la féminité…
A travers elles, c’est aussi l’histoire d’une famille sans père. Comment chacune s’est
débrouillée avec ça ? Leur mère porte en elle une grande mélancolie. Elle est
clouée par ses souvenirs, le deuil de son mari, l’exil de la Tunisie… Elle est toujours
un peu ailleurs. Mathilde (Elsa Zylberstein), comme souvent les aînés, a endossé le
rôle de chef de famille à la disparition du père. On comprend que son autorité vient
de là. Elle dirige tout… C’est la clé de son personnage : c’est parce qu’elle tient les
rênes de la famille, qu’elle donne en même temps, de façon aussi stricte, la couleur
religieuse de la maison. Laura, la cadette, a eu la chance d’échapper à cette
responsabilité. Ca lui donne une plus grande liberté.
C’est pour ça qu’elle ne se couvre pas les cheveux alors que sa soeur porte des
perruques ?
Non. C’est parce qu’elle n’est pas mariée. Dans la religion juive, seules les femmes
mariées doivent se couvrir les cheveux, considérés comme un signe de grande
sensualité qui pourrait tenter d’autres hommes. Pour elles, plutôt qu’un foulard,
porter une perruque à l’extérieur est une façon de passer inaperçues. Laura n’a
pas ce problème. Elle est jeune, célibataire : elle doit séduire.
Son professeur de philo définit d’abord Laura comme une “obéissante”…
Elle veut l’être. Elle croit l’être. Au début du film, Laura est surtout tiraillée entre son
désir et son éducation. Il faut dire que le judaïsme est une religion où il est autant
question de foi que de loi. On y est libre dans le cadre de la loi; c’est aussi l’idée
des philosophes du dix huitième siècle : la loi libère de l’oppression; elle est là pour
permettre la liberté. Laura étudie la philosophie et croit ainsi s’opposer à sa famille
mais elle retrouve dans son cours cette même conception de la liberté. Quoi qu’elle
fasse, où qu’elle aille, finalement, c’est toujours la loi que Laura interroge.
Même quand elle va vivre une histoire d’amour...
A la fin, en aimant un Algérien, elle transgresse la loi et trouve sa liberté. A
l’inverse, sa soeur, Mathilde, a besoin d’être dans la loi : elle ne peut pas se sentir
libre dans la transgression.
Elle y arrive grâce à cette femme (Aurore Clément) qui lui donne des conseils dans un
bain public : qui est-ce ?
Traditionnellement, les femmes juives pratiquantes ne doivent pas faire l’amour
pendant leurs règles, ni pendant les sept jours après la fin des règles. Il y a alors un
rite de passage : elles se rendent dans cet endroit, le mikveh, où elles plongent leur
corps dans un bassin d’eau et le “préparent" à l’acte sexuel. En général, il y a une
femme, un peu âgée, une femme de rabbin ou quelqu’un qui s’y connaît en matière
de religion, qui s’occupe de chacune et vérifie que leur peau soit bien propre, nue…
C’est un lieu de purification. Dans le film, Mathilde s’y rend tous les mois et noue une
relation amicale avec cette “femme du mikveh”. J’ai imaginé que là, symboliquement,
Mathilde pouvait réapprendre à avoir un rapport plus sain à sa sexualité...
Ce qu’elles se disent…
… est tout à fait réel. Je me suis inspiré d’entretiens que j’ai eu avec quelques
femmes, d’un livre de Pauline Bebe, une femme rabbin, et je me suis surtout
appuyé sur le Shoulkhan Aroukh, un livre où sont consignées toutes les règles du judaïsme. En les
lisant, on voit que la sexualité est encouragée, que c’est même une obligation pour l’homme de
faire l’amour à sa femme. II n’y a pas de négation du plaisir et du désir, mais une réglementation
très précise. Mathilde finit par s’apercevoir qu’elle s’est imposée, elle-même, certains tabous.
L’ouverture du film est au plus près du corps de Laura, en train de s’habiller…
Je voulais qu’on soit immédiatement sur sa chair, qu’elle dissimule. Elle met son collant, sa
chemise... puis que ne l’on voit de son visage que sa bouche et ses cheveux : ce qu’elle a de plus
sensuel, et qu’elle ne recouvre pas.
Plus tard, son attirance pour Jamel est de plus en plus forte, et cela se passe dans un vestiaire quand
ils se déshabillent…
…et ils sont dos à dos. Ce qui symbolise leur situation : ils vivent dans la même cité, côte à côte,
et pourtant ils ne se rencontrent pas. Ils appartiennent à deux mondes différents.
Comme Roméo et Juliette…
A la différence que Roméo et Juliette se rencontrent pendant un bal masqué et ce n’est qu’après
leur coup de foudre qu’ils enlèvent leur masque et se rendent compte de l’impossibilité de leur
amour. Pour Laura et Jamel, il n’y a pas de masques. Ils savent d’emblée quelles sont leurs
différences. En avoir conscience fait partie de leur désir de s’aimer. Jamel est aussi un intellectuel
qui a souffert de l’intégrisme. Il est marqué dans son corps. Pour lui, aimer une Juive a un sens
par rapport à son combat. Pour elle, aimer un Arabe est un acte d’indépendance par rapport à sa
famille. Leur union est faite de désir et de courage.
La construction même du film donne une sensation physique... Il y a des échos entre ce que vivent,
séparément, les deux soeurs.
Je voulais travailler sur la répétition. De certains plans : la promenade de Laura, l’étude à son
bureau, le chemin qui mène au mikveh... Répétition de certains gestes. Des formes. L’architecture
de la banlieue s’inscrit d’ailleurs dans cette répétition des formes : c’est toujours le même type
d’appartements, d’immeubles, de fenêtres… pensés en terme de "modules". On dirait qu’il n’y a pas
de place pour "l’unique".
Et dans l’appartement familial ?
J’ai voulu que la sobriété du décor, tout en angles et en lignes, traduise la psychologie des
personnages; que la couleur du film, dans ces intérieurs, tire vers le noir et blanc pour que les
peaux apparaissent comme les seules taches de couleur. Lorsqu’on s’approche des fenêtres, il n’y
a pas d’intimité, et les immeubles en face forment une série de carrés blancs qui barrent l’horizon.
Cet extérieur finit par envahir l’intérieur.
C’est un environnement oppressant...
Pas seulement. On peut y voir de la beauté. Ca me faisait penser à ce tableau d’Arman (Petite
peinture pâle) où il y a des tubes de peinture les uns à côté des autres, et où cette répétition des des
formes crée une forme en soi.
Encore une contrainte mais créatrice…
Et c’est ça qui me plaît : le mouvement de chacun pour inventer sa liberté...