Sur une terre entre guerre et paix, dans
une atmosphère étrange et incertaine,
des corps s'attirent, la culpabilité ronge
les assassins, des soldats s'abrutissent
en manoeuvres ineptes, les légendes
ressurgissent.
Seule l'enfance est innocence en cette
terre abandonnée des Dieux.
Entretien avec VIMUKTHI JAYASUNDARA:
“La terre abandonnée” se déroule dans
un après-guerre incertain et désolé,
presque au milieu de nulle part,pourrait on
dire, et on y parle cinghalais. Doit on
y voir une évocation de l’histoire
sri lankaise récente ?
Il est clair que la guerre civile au Sri Lanka
entre les forces gouvernementales et la
guérilla tamoule a été marquante pour tout
le monde, pour moi aussi par conséquent.
Elle a tellement duré ! Mais je n’avais
aucunement l’intention de faire quelque
chose « d’historique », même de façon
détournée ou masquée. Si le film a quelque
chose à voir avec l’histoire de mon pays, c’est
surtout quand il exprime ce sentiment
d’insécurité d’être à la fois sans guerre et
sans paix,entre les deux.C’est cette atmosphère
étrange que je voulais saisir.
The Land of Silence,mon premier film,avait
pour thème les ravages physiques causés par
la brutalité de la guerre. Vide pour l’amour,
le court-métrage que j’ai fait quand j’étais au
Fresnoy,montrait comment la guerre a affecté
la jeune génération, leur sexualité,suscitant
une dépression émotionnelle, physique et
spirituelle.La terre abandonnée mélange les
deux thèmes précédents.Mais aucun de ces
trois films ne prend pour objet la guerre elle même.
Ce qui m’importe, ce sont les
conséquences de la guerre. La guerre n’est
plus réelle,mais elle a ruiné la société et ses
effets secondaires restent tangibles.Le passé
ne s’est pas seulement infiltré dans les esprits
et les âmes des Sri Lankais, il a aussi ébranlé
leur présence physique.Chacun hérite encore
de nombreuses séquelles de la guerre civile.
Je me souviens que lorsque je vivais à Colombo,
j’étais dans cet état d’insécurité. Je crois que
c’est quelque chose qu’on peut trouver aussi
ailleurs. C’est un sentiment universel.
Votre film raconte plusieurs histoires
et la façon de les entremêler et de les
agencer vous est très personnelle…
Enfant, j’ai été très marqué par les différentes
histoires sur Bouddha, qui constituent un
classique de notre littérature. C’est peut être
là que se trouve la base de mes influences.
Le désir de raconter des histoires d’une
autre façon, non comme un film classique,
avec de l’action et des rebondissements,
mais à la manière d’un poème où les plans
remplaceraient les mots.
Je ne veux pas raconter ce qui va advenir,
comme dans la fiction traditionnelle où l’on
anticipe sans cesse,mais véritablement ce
qui est, ici et maintenant.
On est aussi dans l’univers du conte
parce que, en dépit du fait que ce qui est
décrit est de l’ordre du présent, du
contemporain, il semble que ces histoires
existent depuis toujours, qu’elles sont
comme un invariant de l’humanité, un
peu comme une légende.
J’aime beaucoup les histoires anciennes,
les mythes et légendes qui possèdent souvent
une philosophie très simple, qui ont une
façon très élémentaire d’apporter du sens.
J’étais passionné dans mon enfance par ces
histoires que me racontaient mes grands parents.
Mais ce qui m’intriguait le plus,
c’était que la même histoire racontée par
ma grand-mère ou par ma mère était toujours
un peu différente. Cette histoire existait
uniquement à travers l’individualité de
chaque personne.Chaque individu absorbe
la même histoire,mais la régurgite en fonction
de son propre vécu. Je pense que le cinéma
est un bon moyen d’exprimer visuellement
cette individualité.
Comment se passe la conception d’un
film comme “La terre abandonnée”?
Pour moi, le film prend forme durant la
période d’écriture. Je ne sais pas au moment
où j’écris ce qui va arriver dans les pages
suivantes,mais une chose est sûre : je ne
peux écrire que ce que je veux filmer ensuite.
À ce stade, une sensation correspond à une
image, un plan à une idée.Quand le scénario
est terminé, le film existe déjà du coup
pleinement dans ma tête.
Et ce processus appelle, au tournage,
des choix stylistiques radicaux…
En fait, c’est plus une nécessité qu’un
choix : je n’aime pas trop découper une
scène et j’ai absolument besoin de tourner
de longues prises avec des mouvements
de caméra pour aboutir à ce à quoi je veux
parvenir. De toute façon, je ne serais pas
capable de réaliser un film de manière
conventionnelle, fidèle aux canons
dramaturgiques dominants.
Ma manière de faire demande un temps
énorme de préparation pour chaque scène.
Parfois, il fallait toute une journée pour
tourner deux séquences, peu importait
leur durée. Au total, il y a eu 25 jours de
tournage, pour à peu près 40 séquences,
le tout en son direct avec beaucoup de
micros éparpillés dans l’espace. C’était de
temps à autre difficile, mais c’était très
primordial pour moi. Je pense que le cinéma
est le seul art qui travaille le concept du
temps de l’intérieur. C’est comme un texte
visuel, au sens littéral du mot, qui se
déroule.
Dans vos films, on retrouve une même
idée de la durée.
Pendant le tournage, je suis très attentif
au rythme, j’essaie de faire en sorte que
ce rythme soit le même, une fois enregistré
sur la pellicule. C’est très difficile parce
qu’on travaille avec des gens qui ont chacun
leur rythme propre. Parfois, je n’ai pas
envie d’arrêter de tourner, je veux continuer,
si bien que je suis très anxieux au fur et
à mesure que je sens la journée toucher à
sa fin, car le lendemain,on retrouve rarement
la même chose. J’essaie de faire toujours
en sorte que mon propre rythme soit
synchronisé avec celui du film.
C’est pourquoi le montage est une étape
importante et angoissante car il faut sans
cesse couper dans ce rythme, retrancher.
Tout,dans “La terre abandonnée”,semble
figé et donne le sentiment que le temps
s’est arrêté.
J’avais déjà été frappé,notamment lorsque
j’ai réalisé The Land of Silence en 2001, par
ce sentiment de suspension, caractéristique
de l’après-guerre.
The Land of Silence est un documentaire,
mais en même temps, de mon point de vue,
il sonne comme une fiction. Le film est situé
dans un hôpital rempli de jeunes gens
handicapés.Ce qui m’avait étonné, c’est que
d’une certaine façon le temps s’était arrêté:
il n’était plus possible pour eux de défaire
ce qui avait été fait.
Lorsque vous débarquez quelque part après
une explosion, le temps a l’air d’être
suspendu, plus rien ne bouge. Les
personnages ont tous la même attitude,
mais on ne sait pas véritablement ce qui
leur est arrivé.
Eux-mêmes ne le savent pas, comme s’ils
étaient en état de choc. D’où cette fixité.
Mais en même temps, dans The Land of
Silence, il y avait beaucoup d’histoires
d’amour, ces jeunes étaient encore plein
de désirs. Certains n’avaient pas de jambes,
mais cela ne les empêchait pas de faire du
sport, de danser. La guerre a deux visages
comme une même pièce à deux faces : d’un
côté, des gens tués ou estropiés mais de
l’autre, des désirs toujours intacts. Les
films que j’ai faits jusqu’à présent sont
une manière de creuser toujours un peu
plus cette ambivalence. Peut-être que,
chacun à leur façon, ils racontent la même
histoire à différents niveaux…
Battí, la petite fille, semble avoir pris
la mesure de cette fixité des choses
lorsqu’elle demande avec un peu
d’inquiétude si elle grandira un jour.
Oui, elle observe autour d’elle et ne voit
aucun signe positif de changement ou
d’évolution dans l’environnement. C’est la
seule aussi à poser la question. La seule
qui, à la fin, échappe à cette idée de
permanence délétère.
Tout paraît très mystérieux, énigmatique,
presque abstrait dans “La terre
abandonnée”. Devant ce film, on pense
à des oeuvres littéraires comme “En
attendant Godot” de Samuel Beckett
ou encore “Le désert des Tartares” de
Dino Buzzati, qui traitent également
de cette idée d’attente.
J’aime beaucoup Beckett. Je pourrais citer
Kafka également.Peut-être m’ont-ils influencé
ou inspiré… À cette différence près que je
n’ai jamais voulu que mon film soit abstrait,
détaché d’un contexte précis. Je ne peux
d’ailleurs pas le définir comme abstrait car
je ne le vois pas de cette manière. Pour
moi, il répond au contraire à une approche
très concrète. D’une certaine façon, si
abstraction il y a, elle est intérieure. À
l’extérieur, tout est normal, ce sont même
des actions très concrètes comme boire
de l’eau, faire ceci ou cela.
On retrouve les mêmes interrogations
autour du meurtre et de la responsabilité
dans “Crime et châtiment” que dans
votre film, notamment quand le
personnage du garde est obligé de tuer
quelqu’un sans savoir de qui il s’agit.
Quand Anura court éperdument à la suite
de son forfait, c’est comme une confession
muette où la souffrance provient d’une perte
d’humanité dans le meurtre même : celui
qui a été tué était indéfini, inconnu, il est
donc la source d’une culpabilité infinie. Le
meurtre symbolise la progressive descente
aux enfers du genre humain vers la folie et
la barbarie.
La littérature de Dostoïevski m’a effectivement
beaucoup touché. Ce qui m’a fasciné dans
Crime et châtiment, c’est que toute l’action
dramatique – le meurtre de la vieille femme
– est concentrée dans les premières pages
du roman, tandis que la suite est uniquement
consacrée à une réflexion sur la culpabilité,
celle d’avoir tué une personne innocente.
À notre époque, celle des guerres modernes,
on peut tuer des gens dont on ignore à quoi
ils ressemblent, dont on ne voit même pas
le visage parce qu’on se trouve à distance.
L’ennemi devient une sorte d’abstraction.
Dans de telles conditions, peut-on encore
se sentir coupable ? Je voulais intégrer cette
interrogation au film. C’est pourquoi le
personnage tue quelqu’un qu’il lui est
impossible d’identifier. Il sait que de
nombreuses personnes sont portées disparues
et que ce peut être n’importe qui parmi ces
milliers de personnes, peut-être même son
ami. Ce qui amène à cette question : Anura
peut-il ressentir la même culpabilité que
Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment,
alors qu’il n’a pas vu le visage de la victime?
La sexualité est montrée de manière très
frontale, sans recourir à des procédés
pour la cacher ou l’embellir.
Oui, tout à fait, car pour moi la sexualité est
une chose comme une autre. Elle tient une
place importante dans mes films,mais d’un
autre côté, je ne veux pas en faire le sujet
principal,encore moins une sorte de curiosité.
La terre abandonnée n’est pas un film sur la
sexualité et, à ce titre, je n’ai pas à la filmer
de manière particulière. Elle existe au même
titre que d’autres sujets à l’intérieur du film.
Plus que de sexualité,ne pourrait-on pas
dire qu’il s’agit surtout de frustration
sexuelle ?
Je ne montre pas la frustration sexuelle en
particulier mais une insatisfaction d’ordre
plus général: la frustration de chacun en tant
qu’être humain.Les personnages sont coincés
dans cet endroit éloigné de tout qui les met
dans de mauvaises dispositions existentielles.
Bien souvent, c’est par une certaine violence
physique que s’exprime cette frustration.Le
seul moyen d’échapper au désespoir, c’est
d’assouvir physiquement son désir et de
calmer un temps cette insatisfaction.
Les scènes de sexe n’ont-elles pas posé
problème à des acteurs habitués à voir
ou à participer à des films plutôt très
pudiques en matière de représentation
du sexe ?
Toutes les scènes de sexe ont été filmées
au début du tournage. C’était très important
de les tourner d’entrée de jeu car les acteurs
ne se connaissaient pas très bien. Ils n’avaient
pas encore eu le temps de développer des
relations d’amitié et du coup, ils avaient
moins d’inhibitions pour jouer. Cela a évité
à tel ou tel acteur d’avoir l’impression de
se sacrifier, de devoir donner plus que son
collègue. De plus, au début de tournage,
les acteurs étaient pleins de fraîcheur, ce
qui a facilité d’autant plus la mise en place
de telles scènes.
Après avoir tourné ces scènes, les acteurs
étaient d’ailleurs très détendus – ce qui
n’était pas gagné au départ, surtout pour
les femmes dans cette partie du monde.
Pour eux, ces scènes appartenaient désormais
au film. C’était fait. La jeune femme qui
joue Latá a trouvé en définitive que les
scènes les plus difficiles à jouer n’étaient
pas ces scènes-là,mais les autres.
Plus généralement, était-il difficile de
travailler avec les acteurs sur une telle
trame et dans des conditions pareilles ?
Au départ, oui. Au Sri Lanka, l’éducation
du regard se fait uniquement à travers
deux cinématographies: d’un côté Bollywood,
et de l’autre Hollywood. Il est très difficile
de voir tout autre sorte de cinéma. Lorsque
j’ai donné le scénario aux acteurs la première
fois, ils ne comprenaient pas vraiment quel
était le sujet du film. Ils trouvaient cette
histoire étrange, très loin des canons
habituels. J’ai donc organisé des séances
de travail avec eux pendant lesquelles
chacun posait des questions. Au début,
c’était assez déroutant,mais dès que nous
avons commencé à tourner, ils avaient
parfaitement compris et ont peu à peu
affiné leur connaissance du rôle. Parfois,
ils se demandaient si leur personnage était
bon ou mauvais, noir ou blanc. Pour moi,
la question ne se posait même pas, puisque
les gens et les situations ne sont jamais
aussi tranchés. La plupart des acteurs sont
d’ailleurs restés sur le plateau même
lorsqu’ils n’avaient aucune scène à tourner.
Si bien qu’ils se sont peu à peu ouverts au
sens du film.
Je crois plus généralement qu’il est bon
de mettre un acteur dans un état d’esprit
qui correspond à celui du film, les choses
sont ensuite plus convaincantes. C’est
dangereux d’essayer de lui donner des
explications mâchées sur ce que vous voulez
qu’il fasse. Il doit arriver à une liberté de
création de son personnage qui résulte de
son état psychologique.
D’une certaine façon, c’est comme si
vous aviez filmé aux origines du monde,
juste après la création, avec l’idée que
ce paysage est en quelque sorte un
paysage mental.
Exactement. C’est pourquoi je disais que le
paysage doit correspondre à ce que j’ai en
tête : c’est lui qui donne le rythme au film.
Si on n’y fait pas attention, tout ce qui s’y
passe peut paraître faux.Dans ce paysage,
tout est naturel, la main de l’homme n’est
pas encore intervenue.
Néanmoins, comme il n’y avait vraiment
rien dans ce paysage, il a fallu y construire
la maison, ce qui m’inquiétait beaucoup car
je craignais qu’elle paraisse totalement
artificielle. Nous avons essayé beaucoup
de couleurs pour les murs, différents tons
afin d’arriver à quelque chose de satisfaisant.
Je voulais que l’image laisse transparaître
pleinement cette idée du paysage…
Au plus profond de vous même, que
vouliez-vous faire ressentir avec “La
terre abandonnée” ?
Le cinéma est pour moi un moyen idéal pour
exprimer le stress mental que l’indécision
et le vide distillent dans la vie des gens.
Avec ce film, j’ai voulu examiner l'isolement
émotionnel dans un monde où la guerre, la
paix,Dieu,sont devenus des notions abstraites.
Je voulais parler — mais aussi poser la
question — de la tension, du malentendu,
de la tendresse et du contact humain qui
sont inhérents à chaque relation humaine.
Où que ce soit sur terre…
Dans ce film, tous les personnages sont en
quête d'intimité émotionnelle à travers le
contact physique. Ils sont aussi invariablement
incompris. Le désir de communiquer est
bien là,mais la fragilité physique et la peur
d’être rejeté le bloquent.
À partir du moment où les choses durent,
l’instant même se rétracte sur lui-même,
fait du surplace, tourne en rond. Il résulte
de cette monotonie une perte de sens de
la notion de temps.Nous sommes alors en
train d’épuiser le sentiment de vide qui
remplit nos vies, longues et inconnues.
Je voulais que le film porte ce sentiment
d’aliénation à travers la géographie, l'obscurité
et quelques dialogues sans confrontation.
Les vies qui passent et qui passent sans
projet précis,dans un paysage vaste et aride
– ces vies sont clairement en danger. À
travers les lieux inquiétants et les expériences
décousues, j’ai voulu créer un sentiment
d’incertitude et d’attente, l’émotion naissant
dans la distance même aux choses et aux
êtres.
Je crois au bout du compte que l’humanité
peut être détruite par le sentiment de vide
et de détresse qui réside dans chaque âme
humaine.
Propos recueillis en avril 2005
par Jean-Sébastien Chauvin.