Surpris par un paparazzi avec Eléna, sa maîtresse, un top model
célèbre, le milliardaire Pierre Levasseur, tente d’éviter un divorce
sanglant en inventant un mensonge invraisemblable.
Il profite de la présence sur la photo, d’un passant, François Pignon,
pour affirmer à sa femme qu’Eléna n’est pas avec lui, mais avec Pignon.
Pignon est voiturier. C’est un petit homme modeste. Levasseur, pour
accréditer son mensonge, est obligé d’envoyer la trop belle Eléna vivre
avec Pignon.
Eléna chez Pignon, c’est un oiseau de paradis dans une H.L.M.
Et aussi une mine de situations de comédie pour La Doublure.
FRANCIS VEBER:
Comment vous est venue l’idée de La Doublure ?
Francis Veber – C’est la question la plus difficile pour un auteur : d’où vient une idée.
Quelques fois j’ai des repères. Par exemple pour L’Emmerdeur c’était au moment où Martin
Luther King a été assassiné, par un type qui était dans un motel. Et je me suis dit : «Tirer sur
quelqu’un d’un endroit public, alors qu’une femme de chambre peut entrer à tout moment,
c’est quand même osé.» C’est de là que c’est parti. Pour La Doublure, c’est plus mystérieux.
J’ai essayé d’imaginer ce que ça pouvait donner quand un milliardaire marié à une femme
dangereuse, puisqu’elle détient une grande partie des parts de son affaire, se retrouve en
photo avec sa maîtresse, un top model, dans un magazine people. Qu’un petit bonhomme
passe sur cette photo - François Pignon joué par Gad Elmaleh dans le film - et le type affolé
dit à sa femme : «elle n’est pas avec moi, elle est avec lui !» Je ne sais pas comment ça s’est
créé dans ma tête, mais petit à petit la situation a commencé à grandir et puis un jour je me
suis dit : «Ça a peut-être les jambes pour faire un film.» Quand vous avez une idée, un concept
ou les prémices d’un film, vous n’êtes jamais sûr qu’il tienne la longueur. Ça peut simplement
être un point de départ. Et après, vous commencez à emmerder votre famille, vos copains,
vous leur dites : «C’est un type qui…» Et vous voyez dans leurs yeux, dans leur intérêt si le
sujet peut tenir.
L’écriture de La Doublure a duré longtemps ?
F.V. – L’écriture est pour moi ce qu’il y a de plus difficile dans le processus de fabrication d’un
film. Et La Doublure était particulièrement difficile parce que j’ai eu un problème que j’ai mis
du temps à résoudre. Quand ce top model est amené à vivre avec le petit bonhomme de la
photo pour sauver la mise au milliardaire, je me suis demandé : «Qu’est-ce qui peut la décider
à accepter un truc aussi absurde ?» Quand j’ai commencé à raconter le postulat à mon
assistant américain, c’est la première question qu’il m’a posée. Je lui ai répondu : «Parce
qu’on lui met trois ou quatre millions de dollars sur son compte.» «Ah okay». J’arrive en
France, je raconte la même chose à quelques copains qui me posent la même question et à
qui je donne la même réponse. Réaction : «C’est une pute alors !» Et là j’étais coincé, parce
que ou bien elle acceptait par amour et c’était une imbécile (parce que ça fait deux ans que
le milliardaire la balade) ou bien elle acceptait pour l’argent et c’était une pute. C’était un
des problèmes du script. Le genre sur lequel je peux souffrir pendant trois semaines. Le temps
de trouver la solution.
En maître de la comédie, vous êtes très soucieux du rythme de vos films.
Est-ce que dès l’écriture vous faites attention au tempo ?
F.V. – Mais bien évidemment ! Etant au départ un auteur, devenu metteur en scène après
dix-huit longs métrages comme scénariste, je sais que le film se fait à l’écriture. Je comprends
mal les gens qui écrivent un film de 2h20 pour se retrouver avec 40 mn de scènes dans le
chutier. Si votre film est écrit dans son rythme, vous n’aurez pas besoin de rattraper quoique
ce soit au tournage ou au montage ! Un film idéal, c’est un film qui doit faire 1h30 et dont
le premier montage fait 1h32. Ce qui vous oblige à rabioter 2 mn pour accélérer le rythme
sans qu’il y ait gâchis de pellicule.
La perfection d’un scénario pouvant être ruinée par de mauvais acteurs, le
casting doit être une étape capitale pour vous ?
F.V. – C’est Milos Forman qui disait : «Casting is destiny.» Le casting c’est le destin d’un film.
Si vous vous trompez dans le casting, vous vous tirez une balle dans le pied. J’ai eu la chance
d’avoir de grands acteurs comme Villeret dans Le Dîner de Cons ou Gérard Depardieu dans
La Chèvre, Les Compères, etc. La rencontre entre un interprète et un texte est la plus belle
aventure qui puisse arriver à un auteur.
Comment est né François Pignon ?
F.V. – Il est né du personnage de Jacques Brel dans L’Emmerdeur, et puis et il devenu d’un
film à l’autre une sorte de personnage fétiche, de porte bonheur. Quand je sais, avant de
commencer un scénario, que j’ai mon Pignon qui m’attend, j’aborde l’écriture avec moins
d’anxiété.
Daniel Auteuil dit qu’on sort exténué du rôle de Pignon. Comment s’en est tiré
Gad Elmaleh ?
F.V. – Gad est un très bon Pignon. Parce qu’il a compris qu’il ne faut pas en faire trop. Il a
été obligé de gommer le Gad Elmaleh de la scène pour entrer dans cette nouvelle peau et ce
n’est pas facile, parce que ce n’est pas Pignon qui fait les effets, ce sont les autres. Pignon est
comme ces boxeurs qui boxent en contre. A la fin du combat, il gagne, mais il a pris beaucoup
de coups.
Dany Boon est un autre nouveau venu dans votre univers…
F.V. – Dany Boon est un très grand acteur. Tous les acteurs de La Doublure m’ont donné satisfaction,
mais j’ai été plus surpris – parce que je ne le connaissais quasiment pas – par Dany
Boon. C’est ma directrice de casting, Françoise Ménidrey, qui après l’avoir vu dans Joyeux
Noël m’a dit « c’est notre futur Bourvil ». Avoir la chance d’avoir d’un côté, ces modernes que
sont Gad Elmaleh et Dany Boon et de l’autre, ces classiques que sont Richard Berry et Daniel
Auteuil, deux immenses acteurs, c’est un vrai cadeau pour un metteur en scène.
Dans La Doublure, vous avez écrit pour la première fois plusieurs rôles féminins
dont un principal…
F.V. – Celui d’Eléna joué par Alice Taglioni - qui ressemble à une jeune Candice Bergen
et qui joue la comédie à la perfection. Ça m’a surpris moi-même. Je n’avais pas d’à priori
contre les femmes, mais simplement je n’avais pas de sujet. Les histoires qui me venaient
le plus facilement étaient les histoires d’amitié. Puis brusquement, une histoire d’amour s’est
présentée en tant que sujet et il a bien fallu retrousser ses manches et écrire un rôle de femme.
Alors dans la foulée j’en ai écrit plusieurs. Il y a dans La Doublure Virginie Ledoyen et Kristin
Scott-Thomas. Finalement écrire pour les femmes n’est pas plus compliqué que d’écrire pour
les hommes et j’ai très envie de recommencer.
Sur La Doublure vous avez eu paraît-il un fou rire mémorable avec Alice Taglioni
et Dany Boon. Ces moments-là ce sont des moments de bonheur ?
F.V. – Ce sont des moments très rares surtout. Je suis tellement inquiet que je ne suis pas
rieur sur un plateau. Je crois que je n’ai que deux souvenirs de fous rires : un sur La Chèvre
avec Depardieu et l’autre sur La Doublure avec Alice Taglioni et Dany Boon.
Vous avez terminé le tournage exténué. Malgré tout, c’est quand même un
plaisir ?
F.V. – C’est magnifique. C’est une drogue. D’ailleurs c’est le danger. On s’étonne que les
réalisateurs tournent autant. C’est normal, c’est le moment où ils ont le pouvoir. Un metteur
en scène scénariste est un homme seul qui écrit en face d’un mur (c’est mon cas) et qui peine
pendant x mois. Puis tout à coup vous arrivez sur le plateau et vous avez le pouvoir - c’est
une chose que j’ai ignorée jusqu’à l’âge de presque 40 ans. Là, on prend soin de vous
pendant le tournage et puis un jour, ça s’arrête. Et on redevient un homme seul.
A part échapper à la solitude de l’auteur, quel est votre moteur ?
F.V. – Il y a un moment de la vie où vous vous rendez compte que vous ne travaillez plus
pour l’argent, mais pour avoir un succès. C’est une drogue le succès. Et si tout à coup vous
faites un bide, vous avez l’impression d’avoir trahi tout le monde, y compris vous-même.
Arriver dans ce fossé-là, c’est tellement douloureux. Et on peut y arriver à son insu, on ne fait
jamais un mauvais film en le voulant ! C’est d’ailleurs le message que je transmets à la
critique : ne soyez pas trop méchants avec les gens qui ont fait un mauvais film, ils ne l’ont
pas fait exprès ! Donc vous essayez dans la mesure du possible d’avoir ce rendez-vous
extraordinaire avec le public. Et dans le cas de la comédie avec le rire. Et pour ça il faut
être perfectionniste. Sautet, quand il était dans sa période de succès, disait : «Ces cons là, ils
s’imaginent que j’ai un secret !» Il n’avait pas de secret, il travaillait. Si vous vous laissez aller,
si vous prenez confiance, si vous vous dites : «Pas besoin de faire une deuxième ou une
troisième mouture, de toutes façons les producteurs vont sortir leur carnet de chèques»,
c’est là que vous plongez !
Qu’est-ce que ça vous apporte de faire rire les gens ?
F.V. – Une satisfaction formidable. Un jour quelqu’un m’a dit : «Quand je regarde Le Dîner
de Cons je me sens mieux, tu devrais être remboursé par la Sécurité Sociale.» C’est le plus
beau compliment qu’on m’ait fait. Car quand je fais la somme des gens qui m’ont faire rire
ou pleurer en littérature ou au cinéma, il y en a beaucoup, mais si je compte ceux qui m’ont
fait rire, il y en a beaucoup, beaucoup moins.
Je ne sais pas si Dieu m’a donné le don d’amuser, mais si c’est le cas, je ne saurais jamais
assez le remercier.